Un monde sans piété (Rochant en 1989, les débuts)

Publié le par O.facquet

 

 

 

 

 

Le film d’une génération, comme on dit dans les médias, mais pas seulement. Entre autres. Encore un film en tout cas qui nous regarde sans concession vieillir : Un Monde sans pitié (César 1990 du premier film, prix Louis Delluc la même année), le premier long métrage d’Eric Rochant (1989), loin de la jouissance idolâtre des images de son dernier, Möbius, avec les orgasmes à répétition de Cécile de France en guise de lourde illustration, tient toujours la route. C’est aussi le premier film de l’excellent Yvan Attal (Halpern). Il travaillera de nouveau avec Rochant dans Aux Yeux du monde et Les Patriotes, très bons. Commençons par papoter un peu, puisque c’est la semaine, sans souverain poncif pour le moment. Hippo (Hippolyte Grirardot), trentenaire bachelier, vit avec son frère lycéen, Xavier, dans un appartement payé par des parents sympas, genre Education Nationale compréhensifs. Hippo, glandeur invétéré, ni marginal, ni désespéré, drague une jolie normalienne, Nathalie (Mirelle Perrier, révélée par Boymeets girl, de Leos Carax) ; elle succombe à son charme. Nathalie part un an à Boston. Leur amour est sans lendemain. Logique. Hippo reste seul avec son pote Halpern. Comme disent nos amis chimistes, Hippo est un révélateur. Un chat de gouttière qui en dit plus sur ses maîtres que sur sa pauvre existence d’animal domestique. Les acharnés du boulot, les accros aux divertissements pascaliens, verront en lui un parasite, un raté, et ils se tromperont de cible. La vie erratique d’Hippo, à l’image du scénario décousu, est moins l’expression d’un je-m’en-foutisme générationnel assumé, que l’allégorie de l’à-quoi-bonisme de notre temps. Ce n’est pas la même chose. A cet égard, Un Monde sans pitié n’a pas pris une ride. Nous sommes à la fin des années 1980. Le socialisme démocratique mitterrandien ne change(ra) pas la vie, il se contente d’apaiser les douleurs, ce n’est pas si mal, le communisme autoritaire va bientôt s’effondrer à l’Est (ouf !), le néo-libéralisme triomphant est une illusion, les idéologies englobantes ne font plus rêver, et les institutions surplombantes ont du plomb dans l’aile. Le deuil en marche des utopies, des arrières-mondes  et des maîtres penseurs.

Hippo se veut une machine à vivre sans illusion. Sa haine sporadique sans objet se résume à des coups de gueule sans conséquence. Il en rajoute, se caricature à souhait, brasse de l’air, pour donner plus de force encore à la mélancolie démocratique diffuse, pour incarner seul héroïquement la fin de l’Histoire. Dès l’entame, Hippo nous jette à la figure : « Si au moins on pouvait en vouloir à quelqu’un, si même on pouvait croire qu’on sert à quelque chose, qu’on va quelque part. Mais qu’est-ce qu’on nous a laissé : des lendemains qui chantent, le grand marché européen ? Que dalle ! On a plus qu’à être amoureux comme des cons, et ça c’est pire que tout ». Une claque. L’amour comme dernière aventure possible de l’époque, et encore –encore que : c’est la débandade là aussi. Autre chose qu’un glandeur décérébré, donc. Un miroir peu déformant, au moment où le monde s’agite souvent dans le vide, à tort et à travers. Pas d’éloge de la paresse ou de la lenteur. Rochant évite cet écueil : Un Monde sans pitié n’est pas un film militant démago pamphlétaire. Pas de cause à défendre. Rien à vendre : pas de projet, aucun idéal rassembleur. Un miroir élégant réfléchissant, tout simplement. Chacun y voit ce qu’il veut. Laisser le spectateur réfléchir. D’où une réelle émotion. Quand Hippo croise un militant communiste débonnaire plus très jeune, il lui demande des nouvelles du monde comme il va, le camarade lui lance, badin, que « le patronat exploite les salariés, le capital produit de la plus-value, et le prolétariat se paupérise. Rien de neuf ». Incontestablement. La nonchalance  feinte et provocatrice d’Hippo dérange. Aujourd’hui comme hier, elle renvoie le spectateur à ses petits arrangements avec la vie. Il met au jour notre esprit de sérieux sentencieux, cette mauvaise foi qui voudrait bien cacher que le roi est nu. L’ironie dilettante d’Hippo est notre mauvaise conscience. Il y a cette scène très drôle, où Halpern, lors d’une soirée parisienne, vient filer un coup de main idéologique à son pote, comme ça, pour rire, dans un débat avec des bobos intellos branchés arrogants sur le devenir du communisme. Halpern joue les Che de salon (il a été beaucoup copié depuis, comme on dit, il a fait école). Une réplique reste en mémoire : « Je ne vois peut-être plus le prolétariat, mais la bourgeoisie, elle, je la distingue bien ». Un quart de siècle après sa sortie, Un Monde sans pitié est toujours d’actualité, plus que jamais. Il a de beaux jours devant lui, à coup sûr. La beauté lumineuse de Mireille Perrier et la poésie des paysages urbains n’y sont pas pour rien. A vos amours.

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Publié dans pickachu