John Rambo, far West

Publié le par O.facquet

 

 

 

à Nickie Gonet, RIP    

 

 

John Rambo s’est agenouillé. Il chiale comme un gosse, crie sa douleur. Quelques mots bredouillés. Nous sommes dans la dernière partie de Rambo (1982) de Ted Kotchefff. Du très bon cinéma américain. Le mineur : pas de bons sentiments justiciers à revendre ; il n’y de subversion que des formes ; aucun contenu social envahissant. Un sacré bon film en somme. Un film à ne pas mettre toutefois devant tous les yeux, tant la cinéphilie consciencieuse le méprise, comme elle méprise l’acteur principal, le grand Sylvester Stallone. Presque hors désir, hors langage surtout, son visage, plus précisément son regard, est le théâtre muet d’une nation en plein désarroi. Un film bêtement moqué, ostracisé, ignoré des savants dictionnaires du cinéma qui font autorité, comme le Jacques Lourcelles, qui prétend rassembler « en plus de mille sept cents pages ce que le septième art compte de meilleur, de plus durable et de plus représentatif ». Vaste chantier. Incomplet toutefois. Paresseux, lacuneux et/ou oublieux. Au choix. Rambo (1982) est passé à la trappe. Comme Le premier Rocky (excellent) de John G. Avidsen sorti en 1976, déjà avec Sylvester Stallone, à peine évoqué. Deux films en forme de portrait de l’Amérique déprimée post-Vietnam. Il est de bon ton de les dauber. Erreur grave. Bien qu’ils n’aient pas l’assise artistique d’Apocalypse now, de Platoon, d'Outrages, de Né un quatre juillet, ou de Voyage au bout de l’enfer,–absents tous les quatre du dico susmentionné, comme quoi-, l’un et l’autre, par leur simplicité même, en disent autant, peut-être plus long parfois, sur les traumatismes individuelles ou collectifs provoqués par le conflit vietnamien. Sur les Etats-Unis d’Amérique de la seconde moitié des années 1970. Ce qui est certain, c’est qu’ils disent autre chose, différemment. Et ils le disent bien. Les revoir avec la jeune génération. En parler avec elle. Faire le point. Loin des sourires sarcastiques de la police des idées arc-boutée sur des certitudes approximatives et asséchantes. Faire fi des idées reçues de ceux qui se croient toujours/déjà arrivés. John Rambo s’effondre, donc. A l’instar de l’Amérique en 1975. Cet ancien combattant du Vietnam erre à la recherche de ses compagnons d’armes. Il arrive dans une petite ville du middle West. Son pote est mort d’un cancer (saloperie d'agent orange). Sa dégaine trahit son passé (son passif ?). Ce qui n’a pas l’heur de plaire à l’officier d’administration élu, le shérif du coin. Rambo est arrêté pour vagabondage. Dans la prison du commissariat il est humilié et maltraité. La maréchaussée s’acharne sur l’ancien combattant encombrant. Il pète les plombs,  remontent alors à la surface des traumatismes encore vivaces : traqué comme une bête, il trouve refuge dans les bois où il mène son dernier combat (ça dégage). Réceptacle de toutes les frustrations et autres déceptions de son pays, il est l’homme à abattre, le souvenir qui dérange, la présence qui gêne. La puissance du film se niche dans ce tour de force : transplanter sur le sol américain une guerre médiatique vécue de loin par la majorité des Américains qui viennent de voter pour Ronald Reagan (1980) qui leur assure que l’Amérique est de retour, et que l’Empire du mal (l’URSS, elle l’était) n’a qu’à bien se tenir, car ça va bientôt barder (ce fut le cas). Du passé faisons table rase ; Rambo : casse-toi pauvre con ! Ces fauves par nous créés gâchent le paysage. God bless America. De quel minimum de récits fondateurs avons-nous besoin ? Quand il n’y en a presque plus, que se passe-t-il ? Quels plus beaux thèmes de disputatio cinéphilique (pas seulement) ? Du fond de l’image, tel un fantôme -beau plan fordien-, surgit le colonel Trautman (l'homme fort), celui-là même qui a formé Rambo aux méthodes guerrières les plus sophistiquées de la guérilla dans un milieu hostile. Il lui fait déposer les armes, le convainc de se rendre. Ils sortent ensemble du commissariat, flanqués des forces de l’ordre, sous les regards mi inquiets, mi interdits de la population locale, soulagée de voir le monstre hors d’état de nuire, menotté. La boucle est bouclée. La guerre est finie (deux millions de morts, essentiellement vietnamiens). La sortie des acteurs. Faut-il parler de refoulé ? Freud parlait de « renoncement ». Faut-il parler de « forclusion » ? Oui, si le grand chambard provoqué par Rambo est un retour hallucinatoire dans le réel de ce qui ne s’est jamais inscrit symboliquement. Le shérif, qui a suivi la boucherie vietnamienne l’oreille sur son transistor, l’œil sur la télé, ne dira pas le contraire. Vu son état, on le comprend.

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Publié dans pickachu