Déminage (Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow)

Publié le par O.facquet

      

 

 

 

 

 

 Zero Dark Thirty (minuit et demi), après Démineurs, est le dernier film de la réalisatrice américaine Kathryn Bigelow (Aux Frontières de l’aube, Point Break, Strange days). Zero Dark Thirty met le feu. La presse et les politiciens US font flèche de tout bois. Les républicains et les démocrates se donnent pour une fois la main pour critiquer violemment la cinéaste. Accusations en tous genres, polémiques à foison, controverses virulentes se mêlent inextricablement. Justification de la torture ? Dénonciation de la torture encouragée par l’administration Bush, l’usage du waterboarding en particulier, simulation de noyade ? Informations erronées ? Propagande pro-Obama ? Le film fait causer, Kathryn Bigelow affole la meute outre-Atlantique. 2H47 durant, nous partageons la vie quotidienne d’une cellule de la CIA installée depuis les attentats du 11 Septembre au Pakistan. Un objectif clair et précis : dénicher Ben Laden et l’éliminer. Au passage, affaiblir la force de frappe d’Al-Qaeda. Par tous les moyens. Au cœur du dispositif : Maya (Jessica Chastain), une agente rousse de la CIA, un personnage énigmatique mu par une obsession dévorante. Son rapport au monde se limite à être sur la piste de Ben Laden. Pas de vie privée, une biographie obscure, un bipède hors désir, hors sexe (pourtant… Une bombe).

On saluera au passage le culot des artistes américains, capables à nouveau de se colleter rapidement avec les parts sombres de l’histoire récente du pays. Spielberg, avec Lincoln, lorgne, quant à lui, vers un passé qui a encore du mal à passer. En reparler bientôt. Zero Dark Thirty impressionne. Grand film complexe sur la détermination névrotique, sa construction logique, sa froideur factuelle, voire son aridité, son refus du pathos psychologique, l’absence de tout regard moralisant ou moralisateur, ne laissent pas de surprendre. La séquence finale, l’assaut de la planque de Ben Laden au Pakistan par les troupes spéciales américaines en mai 2011, fait montre d’une rare virtuosité dans la mise en scène, à en couper le souffle (c’est le cas), sans parler de sa beauté plastique sidérante : la quasi-obscurité, les lampes torches des casques (K.B. est aussi une artiste plasticienne). Pas de finasserie, ni fioriture. On pourrait évoquer la direction d’acteur, impeccable, comme toujours chez Kathryn Bigelow (Kyle Chandler, très bon). Il n’existe toutefois pas de plaisir sans gêne. En un mot comme en cent, deux ou trois choses nous laissent perplexes. Les cris d’orfraie de ceux qui s’étonnent que la torture soit une arme comme une autre en temps de guerre, laissent pantois. On peut le regretter, le dénoncer haut et fort, ne pas feindre cependant de le découvrir. La guerre c’est sale (revoir L’Armée des Ombres de J.P. Melville). De la sorte, il est possible d’accepter qu’on puisse se sentir déplacé devant l’exposition de séances de torture insupportables (elles le sont toujours), à l’image de celles qui occupent un cinquième de Zero Dark Thirty. Comme si l’on ignorait ce que torturer veut dire (Lire le dernier Semprun). Et que la CIA l’a pratiquée récemment et la pratique certainement encore. A l’instar de tant de services secrets (sévices secrets). Nous y voyons dans Zero Dark Thirty une forme de voyeurisme superflue, bien que les scènes de torture soient exemptes de complaisance. Un voyeurisme qui provoque souvent des réactions peu amènes, tant s’en faut (il va parler ce terroriste, oui ou merde, qu’on en finisse !). Passons. 

 Ben Laden ne mérite aucun égard, ni considération. L’islamisme radical est à éradiquer sans ménagement, comme toutes les formes de fascisme, politique ou religieux. En premier lieu pour la sécurité des musulmans mêmes. Ceci étant dit, l’assaut final (filmé en temps réel), dans sa construction scénique, place le spectateur dans la peau d’un des assaillants, un spectateur lesté des paroles de détresse des victimes du 11/9/01, entendues dès l’entame sur fond d’écran noir, le voici ainsi partie prenante de l’élimination du monstre, de ses sbires, de quelques femmes affolées, sous le regard d’enfants terrifiés, en caméra subjective. Un procédé cinématographique consistant à faire prendre à la caméra la place d’un personnage, de telle sorte que le spectateur ait l’impression de percevoir ce que perçoit celui-ci. Ce qui n’est pas neutre. A cet égard, la scène de l’assaut est filmée uniquement du point de vue des soldats largués dans l’antre de Ben Laden. Ce n’est pas neutre non plus, puisque c’est aussi notre point de vue. Partant, est-ce derechef notre place de spectateur que de participer activement à la mission, donc à la neutralisation définitive des occupants du fort en l'occurence ? La cinéaste ne nous prend-elle pas en otage à ce moment précis du film ? Il ne s’agit nullement de contester l’opération militaire en tant que telle, seulement d’interroger la place du spectateur dans le dispositif filmique. Peut-on accepter sans broncher qu’on vienne titiller nos instincts les plus bas, les manipuler, nous installer là où nous ne devrions sans doute pas être, même pour la bonne cause ? Quitte à passer pour un rabat-joie, la réponse est non.

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Publié dans pickachu