Almodovar s'envoie en l'air

Publié le par O.facquet

 

 

 

 

 

 

Un drôle de petit film, sans conteste. Au moment où la France est au bord de la crise de nerfs (fut un temps où c’était son président qui l’était, certains semblent regretter cette pratique hystérique du pouvoir), et l’Espagne engoncée dans la crise, Pedro Almodovar, un grand, livre avec Les Amants passagers une métaphore loufoque, un brin désespérée, de son pays, qui fait actuellement du surplace sans point de fuite. Entre autres. Le film réunit quelques Espagnols farfelus dans un avion en partance de Madrid à destination du Mexique sur le vol 2549 de la compagnie Peninsula. On apprend rapidement que l’engin est en péril puisqu’un problème technique l’empêcherait de se poser dans les conditions de sécurité requises, et qu’aucune piste d’atterrissage de secours n’est disponible sur le territoire espagnol. Une histoire d’arrière-train, comme souvent chez Almodovar, quels que soient les personnages, masculins ou/et féminins. L’avion tourne donc en rond autour de Tolède. Les passagers de la seconde classe dorment comme des bébés les poings fermés, mais la libido en éveil, après avoir été plongés dans un sommeil profond via un fort somnifère. Ceux de la première classe s’en donnent à cœur joie dans un huis clos imprévu et jouissif. Une pure comédie dans laquelle Almodovar renoue avec ses premiers films des années 1980, au temps de la movida, l’Espagne se libérait alors des dernières pesanteurs franquistes. On se souvient de La  loi du désir en 1986, de Femmes au bord de la crise de nerfs en 1989, de Talons aiguilles en 1991, ou d’Attache-moi la même année. Quel pied ! On est en droit de préférer cette veine-ci de son travail, aux films plus sérieux qui suivront dans les années 2000. Si Tout sur ma mère gardait une certaine fraîcheur, Parle avec elle en 2002 ou La mauvaise éducation en 2004, tout comme Volver en 2006, à trop vouloir faire grand film d’auteur pouvaient laisser le spectateur de marbre, au mieux sur sa faim.


 

Les amants passagers permet de prendre de la hauteur sans se prendre la tête. Les temps sont durs. Et le ciel désespérément gris. Qu’il nous soit ainsi pardonné de chercher présentement dans le film une source d’évasion passagère, et de laisser de côté cette fois la métaphore, voire l’allégorie, nichée entre les images. Un besoin pressant de changer d’air (d’ère aussi). Heureusement le film décolle à plusieurs reprises avec bonheur. Une stratégie volontaire d’évitement qui a toutefois ses limites. C’est en effet avec un plaisir non dissimulé qu’on retrouve les thèmes récurrents du cinéaste, dans le désordre : le rapport difficile parent/enfant, le double jeu, la duplicité, le déguisement, le travestissement sous toutes ses formes, l’homosexualité,  la bisexualité, le sexe et la mort, sans oublier la symbolique des couleurs, ici, par exemple, la fausse neige sur laquelle se pose enfin l’avion, comme si chacun se refaisait une virginité après un court moment d’égarement et de débauche (une catharsis). Bien vu Pedro. Pendant une heure et demie nous aurons partagé les problèmes protéiformes de cette tribu hétéroclite, financiers et/ou sentimentaux, vu des corps exultés, des masques tomber, une trentenaire voyante perdre sa virginité avec un éphèbe endormi, un équipage baroque picoler sans retenue. Un ovni. Un truc qui ne ressemble à rien. Du pur Almodovar en somme. L’ensemble est joyeux, parfois hilarant (une scène de comédie musicale risquée, finalement époustouflante), les dialogues souvent crus ravissent, des idées de cinéma osées (un téléphone portable tombe de l’avion et se retrouve dans le panier du vélo de l’ex-maîtresse de son propriétaire), du trash et du kitsch bienvenus. L’ensemble est aussi décousu, inégal, quelquefois lourd, le film finit par tourner à son tour en rond, sans jamais cependant que cela ne gâche un spectacle roboratif. Au contraire. On en sort requinqué pour la soirée. La récréation tombe à pique, la recréation viendra plus tard. Un film en forme de parenthèse dans le travail de Pedro Almodovar, avant de nouvelles aventures pour cet inventeur génial de formes et de récits atypiques. La nécessité de faire le point, de regarder en arrière avant d’aller de l’avant, de tenir les deux bouts de la chaîne,  peut-être pour se rassurer, comme l’illustre au début des Amants passagers la présence de Penelope Cruz et d’Antonio Banderas sur le tarmac. Merci. Un mot encore : Carré Hermès, baise-en-ville Vuitton, jupe plissée/queue de cheval, écharpe Burberry, chaussures Paraboot bien cirées, sacs Longchamp en bandoulière, encanaillés des manifs pour tous, se renseigner avant de pénétrer dans salle. Allez, c’est pour rire. Sans rancune. A vos amours.

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Publié dans pickachu