Chez eux : Lucas Belvaux et le Front national

Publié le par O.facquet

 

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Soit le portrait anxiogène de la famille franfrance dans tous ses états. Un poster aux couleurs criardes. Chez nous est un film à la fois engagé et politique. Lucas Belvaux, quoi qu'il en dise, se fait le Front national, ses représentants, son histoire, ses manœuvres, met au jour ce que la récente dédiabolisation voudrait occulter. L'important n'est pas ce qu'il dit -rien à dire ou à redire-, mais comment il le dit. Vieille antienne avec son lot de questions : qu'est-ce qu'un film politique ? Quelle est son utilité ? Appartient-il à un genre typé avec ses figures imposées ? En un mot comme en cent : n'est-ce pas un jeu de dupes dans lequel tout le monde se fait plaisir (même la cible, perverse jouissance), sans savoir au fond vraiment pourquoi ? Remettons une énième fois notre travail sur le métier.

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Chez nous ne convaincra que les convaincus, comme chez M.Moore. L'issu d'une élection ne dépend jamais d'un travail artistique. Si ce n'était pas un film, Chez nous aurait la forme d'un discours, d'un tract, d'une affiche, d'un brûlot fiévreux, de la propagande donc, aujourd'hui on parle de communication politique, pour la bonne cause en l'occurrence. L'ennui c'est que l'oeuvre perd sur tous les tableaux. Les électeurs frontistes visés ne se déplaceront pas la voir et TF1 ne la diffusera jamais. Le service public itou (en pleine nuit peut-être). Ils crieront au contraire au complot. Les progressistes ne retireront rien de tangible de ces deux heures d'images et de sons pour lutter contre la résistible ascension du mouvement populiste : il y a des méchants d'un côté (force est de reconnaître qu'on ne partirait pas en vacances en leur compagnie), de l'autre les bons : le père, la prof de danse, le mari contrarié, et l'infirmière rachetée de justesse. En d'autres termes, Chez nous ne nous apprend rien de nouveaux que nous sachions déjà, il en obscurcirait même davantage encore le paysage. C'est une règle avec l'humanité moyenne. Il faut bien donner une chance au personnage. C'est le cas avec Pauline : personne ne sait véritablement pourquoi elle revient sur son engagement auprès de la leader frontiste lors des élections municipales, on se perd en conjectures oiseuses. Comme il est difficile de suivre son glissement initial de la gauche vers l'extrême droite. On la perd en route. Comme souvent avec le genre, des clichés bousculent des stéréotypes tenaces. Le tout s'entasse pour forcer le trait au risque de la caricature stérile. Le vieux médecin nostalgique de l'Action française fleure bon l'onctuosité madrée vieille France. La catho tradi sexy est un brin coquine. La naïveté de Pauline laisse planer un doute sur sa personnalité. Il faudra attendre la fin grossière du film pour se sentir soulagé, enfin. Chez nous ne gagne pas en crédibilité en flanquant Pauline d'un petit ami néo-nazi au passé interlope. L'intrigue en devient même acadabrantesque. Quant aux cadres frontistes, ils semblent tout droit sortis de Plus belle la vie, voire du Musée de cire. Ce n'est pas faire insulte à l'excellente Catherine Jacob de trouver rater son incarnation de Marine Le Pen. En effet, mettre en scène un personnage, c'est lui donner sa chance, donc lui permettre de se rendre un temps soit peu sympathique (ce qui n'est pas le but recherché), voire de susciter un soupçon d'empathie. Soit on le caricature, et le jeu de massacre est vain. C'est le cas avec la fille de son père. Elle est blonde, Pauline devient blonde, la prof enrôlée est blonde. Manque la nièce. Trop c'est trop. Tout ce qui excessif souvent est insignifiant.

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Un mot encore. Qu'est-ce qui a poussé Lucas Belvaux à filmer les retrouvailles de Pauline et de son amour de jeunesse dans un restaurant autour d'un couscous ? Où a-t-il été chercher les figurants qui s'agitent gauchement dans les meetings d'Agnès/Marine ? Et les manifestants de gauche venus perturber une réunion publique, au psittacisme outrancier ? La colère du père communiste désemparé sent le préfabriqué, à l'instar de la radicalisation de l'adolescent tout amour pour sa mère. Tout ça sonne faux et contrarie le propos du film : déconstruire le mythe frontiste. Le Nord ouvrier désoeuvré tenté par la rhétorique poujadiste reste une énigme (le film se situe entre Lens et Lille). La souffrance sociale un bruit de fond inaudible. Qui cherche à faire l'ange parfois fait la bête (la marseillaise usurpée presque émouvante). Ce ne serait pas grave si la bête immonde n'était pas de nouveau venue rôder alentour. Le retour de la tribalisation du même. La réponse sera politique. Le meilleur film du monde ne pourrait pas grand chose à l'affaire. Chez nous est toutefois l'occasion de rappeler qu'Émilie Dequenne est une formidable actrice. Sa présence sauve le film du naufrage. A vouloir embrasser trop large il a étouffé son sujet. Le film engagé, plus modeste dans ses ambitions, est plus fécond, mais ceci est une autre histoire.

 

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Publié dans pickachu