La forme d'une ville (Show me a hero de David Simon et Paul Haggis, génie d'une mini-série)

Publié le par O.facquet

 

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Dans les années 1980 et 1990 aux États-Unis d'Amérique (lesquels viennent de tourner la page des combats pour les droits civiques des années 1960) , dans la ville de Yonkers (une ville moyenne), dans la banlieue de New York, sous les présidences de Ronald Reagan, George Bush père et Bill Clinton, une partie non négligeable de la classe moyenne blanche s'oppose violemment à l'installation dans leur voisinage direct d'habitations à loyer modéré pour des habitants (de couleur) à la réussite tout aussi modérée. Au point de tenter de détruire par le feu les maisons bon marché récemment déposées, la justice ayant contraint le jeune maire de procéder à l'installation -allez-y voir. La série américaine Show me a hero, au déroulement chronologique (1987-1994), tournée par le besogneux Paul Haggis (Dans la vallée d'Elah, 2007), et écrite par l'inclassable David Simon (Treme, Sur Écoute, deux chefs d'oeuvre), s'en fait brillamment l'écho, et montre une nouvelle fois les dynamiques à l'oeuvre dans une ville nord-américaine, pour explorer au passage les concepts de « chez soi », de « race » et de communauté. La quasi-totalité des personnages a réellement existé à l'époque des faits : la série est adaptée du livre éponyme de Lisa Belkin, ancienne journaliste du New York Times. Sans oublier la musique et les mots de Bruce Springsteen qui accompagnent chaleureusement les six épisodes. La bande son est à cet égard remarquable. Quel plaisir, aussi, de retrouver Winona Ryder, laquelle n'a rien perdu de son charme (irrésistible) et surtout de son talent (immense). Plus généralement, la direction d'acteurs est exemplaire. Découvrir cette mini-série (diffusée en 2015 outre-Atlantique sur HBO) au moment où en France un refuge pour SDF a failli partir en fumée dans un arrondissement chic de Paris interpelle le bipède émotif au niveau du vécu.

 

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                                                                                                                                                                                                                            Show me a hero se frotte à ce long conflit en évitant tous les pièges dans lesquels une fiction française serait certainement tombée. La série a toutes les qualités du cinéma primitif américain, lequel va droit au but sans fioriture, mais subtilement : les actions se trouvent au milieu de l'image, les motivations des protagonistes au milieu des dialogues. Elle a cette innocence féconde typiquement américaine (innocence feinte ?). Partant, l'exposition des inégalités sociales ne souffrent d'aucune lourdeur. Par chez nous, un sujet similaire aurait été plombé à coup sûr par un surmoi intellectuel envahissant. Plus précisément, Show me a hero a trouvé un juste milieu entre le persiflage moralisateur genre France Inter d'un côté, et les éructations haineuses du clan de la fille du cyclope de l'autre. Chacun a ses raisons, comme chez Jean Renoir, aux spectateurs de se dépatouiller avec tout cela, de se faire une idée, autant que faire se peut. Pas d'angélisation manichéenne (black is beautiful), ni de dégommage systématique du petit blanc apeuré assis son patrimoine (le beauf comme cible). Bien au contraire. Tout est montré (la délinquance, les trafics en tous genres), rien n'est imposé, et chacun a son mot à dire, sans craindre d'être caricaturé par un réalisateur omnipotent, voire omniscient, s'étant soudain penché (de haut) sur le sujet. Tout sauf un discours militant asséné (exit, donc, et le boboisme clintonien et le délire trumpien). Paul Haggis et David Simon font en outre montre d'une rare virtuosité dans l'art du montage. Faute de temps et peut-être de moyens, ils ont fait de l'ellipse un art à part entière. Certains personnages évoluent sensiblement au fil des épisodes. Un exemple parmi d'autres : une militante d'abord radicalement opposée à l'installation, finit progressivement par se rapprocher des organisateurs, puis tend la main sans démagogie, ni ostentation, à des familles en difficulté, au risque d'être rejetée par sa propre communauté. Quel cinéaste français (documentariste ou pas), face à l'arrivée récente des migrants, et devant la réaction de rejet d'une partie de la population, trouvera la juste distance entre le sujet filmant, le sujet filmé et le spectateur ? C'est-à-dire autre chose qu'un vulgaire règlement de comptes stérile, avec le metteur en scène comme arbitre des élégances. L'on sait que le monde est d'autant plus moral qu'il n'est pas montré n'importe comment. M.Moore use du mensonge afin de convaincre. En vain.

La série est chorale, on suit le parcours de plusieurs habitants, qu'ils soient maire (Nick Wasicsko), conseiller municipal, avocat, bureaucrate, juge ou citoyen ordinaire, on écoute leurs prises de position contre ou pour ces projets (nom donné aux États-Unis aux habitations à loyer modéré) et l'impact de ces derniers sur leur vie. Show me a hero est la petite sœur décentralisée de l'indispensable et jubilatoire À la Maison Blanche (The West wing de Aaron Sorkin, 1999-2006), par leur exploration commune de la vie politique américaine, en l'occurence la paralysie d'un appareil municipal dans notre mini-série. Bien sûr, David Simon, dans un dernier épisode ténébreux, ne cache pas sa satisfaction de voir in fine toutes ces familles, revenues de loin, enfin logées de façon décente (frissons garantis et larmes possibles). Hestia versus Hermès. Il ne nous aura cependant jamais fait la leçon. Ce qui déjà n'est pas rien par les temps qui courent. La série montre au passage que toute politique n'est pas vaine, certains s'y brûlent même les ailes. Francis Scott Fitzgerald a écrit : « Montrez-moi un héros, je vous écrairai une tragédie ». La fin tragique d'un héros controversé du quotidien : un jeune maire à la carrière politique définitivement contrariée.

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Publié dans pickachu