De l'abjection, 37 ans après.

Publié le par O.facquet

De l'abjection, 37 ans après.

Ce texte a été écrit durant l'hiver 1998/1999. Il ne m'a pas fait que des amis (j'en ai gardé beaucoup et m'en suis fait d'autres). Le temps a passé. Je ne parviens cependant pas à en retrancher une seule ligne. Au regard des propos putassiers qui circulent de nos jours sur les réseaux sociaux, ces quelques lignes restent, quant à elles, respectueuses -espérons-le. À voir.

À la vision douloureuse de La vie est belle de Roberto Benigni (1998), on comprend mieux aujourd'hui les craintes, désormais justifiées, de ceux qui affirmaient que La Liste de Schindler (1994) venait de lever des tabous esthétiques et moraux jusqu'à maintenant presque indiscutés (indiscutables même). Qu'il nous faudrait à présent faire définitivement avec la Shoah comme œuvre de fiction. Jamais pour le meilleur -comme filmer l'impensable-, souvent pour le pire (la grossièreté n'a pas de limites : l'impossible accouplement de l'humour gras -qui allège les messages-, et du génocide vient d'avoir lieu, sous nos yeux.

37 ans après le lumineux et âpre article de Jacques Rivette (« De l'abjection ») qui réglait son compte, dans Les Cahiers du Cinéma, à un film italien sur l'univers concentrationnaire nazi (« Kapo » de Gillo Pontecorvo en 1959), pour un travelling esthétisant de trop, où en sommes-nous ?

Nuit et Brouillard nous protégeait de toute intrusion indélicate. Las ! Il n'y a plus désormais de figures taboues, de montages interdits, les facilités artistiques criminelles ont plus que jamais libre cours. Seul Resnais (et Lanzmann avec son Shoah en 1985) a su pourtant trouver le premier, la juste distance entre le sujet filmé, l'artiste et notre place de spectateurs forcément déplacés. Il n'en existe pas d'autre face à un tel sujet -l'humanité dénaturée-, à moins de s'accepter en tant que voyeur se vautrant dans la plus infâme pornographie, celle de l'esthétisation de la boucherie humaine industrialisée.

Qu'apporte le sot apologue de Benigni, d'un point de vue moral et esthétique ? Pas grand chose, voire strictement rien, sinon une rance déculpabilisation collective qui entre en résonance avec les innombrables repentirs actuels, ou bien encore des images de substitution pour des occidentaux devenus incapables de supporter du regard certaines images à juste titre insupportables, qu'il nous faut bien toutefois supporter, pour que demain le monde ne se porte pas plus mal.

Qu'avons-nous vu des crimes commis contre l'humanité perpétrés en Bosnie par la soldatesque serbe ? À la vue des faibles protestations enregistrées ici et là, pas grand chose. « Bosna » de Bernard-Henri Lévy, sorti en 1993, fut honteusement ignoré par des cinéphiles au regard humaniste généralement acéré. Aussi, existe-t-il encore un quelqconque indice d'abjection, dans ce fatras culturel post-moderne où tout se vaut ? Il est à craindre que non. Se refuser à regarder l'horreur en face, dans sa plus radicale cruauté, c'est s'exposer à al revivre un jour, ou à l'ignorer ailleurs.

En outre, celui qui contraint des millions de spectateurs à pousser un lâche « ouf » de soulagement, parce qu'un enfant malicieux, n'aimant pas se laver, réchappe aux chambres à gaz, pendant que des millions d'autres, hors-champ, connaissent le pire, ne mérite ni égard ni cinsidération. Le reste n'est que mauvaise littérature. Comment, en effet, avant de filmer le génocide juif, ne pas se poser quelques préalables ? Le monde est d'autant plus moral qu'il n'est pas montré n'importe comment (Serge Daney). À trop avoir cherché à prendre des distances avec l'histoire, Benigni s'est exposé à offrir en spectacle une représentation euphémisée de ce que fut l'implacable réalité des camps. Si la Shoah n'est pas un point de détail, son unicité exemplaire réside en revanche dans une morbide accumulation de monstrueux détails indissociables. Somme toute, devant cette méprisable mascarade qu'est « La Vie est belle », le film de Spielberg (finalement de bonne tenue) sera notre ultime rempart face un possible « Intervilles » opposant Dachau à Auschwitz, avec Jim Carey (pourquoi lui?) dans le rôle de l'animateur vedette.

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