En vers et contre tous

Publié le par O.facquet

 

Le premier septembre 1969 à Marseille, Gabrielle Russier est retrouvée morte chez elle. Conclusion tragique d'un drame dit passionnel qui a agité les Français de l'époque. Âgée de 32 ans, la jeune femme est prof de lettres. Elle tombe amoureuse d'un de ses élèves, âgé de 17 seulement, Christian Rossi. Inculpée, elle fait soixante jours de préventive aux Baumettes. Le 12 juin, la Cour la condamne à un an de prison avec sursis pour détournement de mineur. Le procureur roidi par l'intransigeance, en garant rigide de l'ordre moral bourgeois d'une France pompidolienne en décomposition, fait appel "a minima". C'est la prison ferme. Au bout : le gaz.

Quelques semaines plus tard, lors d'une conférence de presse solennelle à l'Elysée, le 22 septembre, un journaliste intrépide, J.M.Royer, interpelle le Président de la République Georges Pompidou sur cette tagique affaire. Plan fixe sur le chef de l'Etat, les mains croisées sur le bureau présidentiel. L'ORTF retient son souffle, la France avec. L'atmosphère est soudain pesante ; un silence de plomb paralyse une assistance dans l'expectative. 

Raide comme la justice, le visage fermé, un brin crispé, Georges Pompidou dodeline de la tête quelques secondes, une éternité, le regard perdu nulle part ; l'agitation de la bouche traduit un intense remue-méninges. Les secondes s'égrènent : c'est interminable. Que se passe-t-il alors dans la tête du Président ? Se dit-il qu'être de droite en 1969, somme toute, c'est bien déraisonnable, que la vie n'est décidément pas un théorème ? Faut-il flatter, en stratège averti, l'internationale de la soutane, le coeur de son électorat ? Pense-t-il à l'amour qui vient de lier à tout jamais deux êtres innocents au-delà des conventions sociales, malgré tout ? Sans doute.

Rien en tout cas qu'il ne sache déjà, lui, l'ami des poètes (il sait les frasques de Rimbaud et de son camarade de jeu Paul Verlaine), l'amateur éclairé d'art moderne et contemporain. D'un coup, hésitant, il se lâche : "Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai pensé d'ailleurs sur cette affaire, ni ce que j'ai fait. Quant à ce que j'ai ressenti, comme beaucoup, eh bien : Comprenne qui voudra/moi mon remords ce fut/la malheureuse qui resta sur le pavé/la victime raisonnable/à la robe déchirée/au regard d'enfant perdue/découronnée défigurée/celle qui ressemble aux morts/qui sont morts pour êtres aimés". Pompidou murmure le nom du poète, Paul Eluard, puis un frêle je vous remercie, se lève, s'en va, hiératique et absent au monde. Un des plus beaux moment de cinéma de la fin des années soixante.

 

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lien : http://www.ina.fr/video/CAF94060376/extraits-de-la-conference-de-presse-de-monsieur-pompidou-video.html

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