Dans la peau d'une brune (Blake Edwards et Audrey Hepburn)

Publié le par O.facquet

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à ma fille Lucie

 

Il est inconcevable pour Woody Allen de s'autoriser à manquer ne serait-ce que quelques secondes d'un film. Générique de début compris -quand celui-ci raconte quelque chose, bien entendu. Non par snobisme, le réalisateur de La Rose pourpre du Caire est au dessus de ça. Peut-être quelque part pour ne pas à avoir à déranger l'assistance -monsieur a du savoir vivre. Surtout : il sait que cette prise de contact est une rencontre. Sauf mauvaise foi, on ne met pas longtemps à deviner s'il y aura plus et affinités. On entre ou pas dans le film. Dès l'entame. C'est comme ça. D'accord avec Woody Allen, comme toujours. Sans réserve.

Prenez le générique d'ouverture de Diamants sur canapé (Breakfast at Tiffany's) de Blake Edwards (La Panthère rose en 1963, La Party en 1968, Victor Victoria en 1982, Dans la peau d'une blonde en 1991), sorti en 1961, une adaptation de la nouvelle éponyme de Truman Capote, publiée en 1958, avec Audrey Hepburn. On évitera les superlatifs. Tout de même. Vous cherchez par tous les moyens à donner le goût du cinéma à des réfractaires iconophobes rencognés de tous âges et de toutes origines. Vous avez trouvé : les premières minutes magiques de Diamants sur canapé. Tout y est. Ramassé dans une poignée d'images, ce qui fait que le septième art est indispensable à quelques illuminés indécrottables, se trouve dans quelques scènes qui laissent interdit puis bavard le cinéphile impénitent. Tentez l'expérience, vous verrez. Le réfractaire vous le rendra au centuple. Offrons au passage ce cadeau aux jeunes gens. Une façon comme une autre de les protéger contre les moments de désespoir qui, comme pour tout un chacun, ne les épargneront pas.

Nous sommes sur la Cinquième Avenue à Manhattan, New York City, à l'aube. Le ciel est clair. Le quartier est presque vide. Les lampadaires remplissent encore sans effet leur fonction. La lumière est belle, une lumière dorée que reflète les murs de verre des gratte-ciel new-yorkais au lever du soleil. Une superbe journée d'automne s'annonce au cœur de la Big Apple. Il règne en outre une incontestable sérénité, grâce, entre autres, à la bande-son géniale de Henry Mancini, imparable mélodie. Sam Wasson, dans son ouvrage 5e Avenue, 5 heures du matin, Audrey Hepburn, Diamants sur Canapé et la genèse d'un film, a parfaitement dépeint ce moment miraculeux :"Dehors le soleil n'était pas encore levé. Si l'on avait dû la peindre d'après nature, la rue aurait ressemblé à une longue bande anthracite agrémentée de petits points jaunes représentant les lampadaires. Dans cette lumière, on aurait dit un collier de diamants suspendu au-dessus du trottoir, un collier qu'arborait la 5e avenue à son réveil". 

Au loin, sur l'avenu sans fin, une automobile arrive, il s'agit d'un taxi jaune au toit rouge qui dépose une jeune femme splendide et sophistiquée (la trentaine, à peine), devant le magasin principal de Tiffany's, à l'angle nord-est de de la 57e rue et de la 5e Avenue. Au numéro 727. D'une taille d'environ un mètre soixante-dix, elle fait montre d'une rare élégance dans sa robe fourreau noire (dessinée par Hubert de Givenchy). Une robe austère à l'unisson de son expression impénétrable. Avec aisance, bras nus, elle s'extirpe hiératique du véhicule, claque la portière derrière elle, filmée de dos en contre-plongée, seule au milieu de cette verticalité propre à New York. Et plutôt que de s'approcher tout de suite, elle s'arrête au bord du trottoir, puis lève les yeux vers la devanture de chez Tiffany. Ces lunettes de soleil impressionnent, à l'instar de sa coiffure travaillée -un chignon haut sixties-, ornée d'une broche de valeur, à l'image du collier qu'elle arbore -boucles d'oreilles à l'avenant. Comme eux, elle scintille.                   Gracile et voluptueuse, telle une gazelle, Audrey Hepburn (nous ne connaissons pas encore le nom, ni le prénom du personnage), jeune maman dans la vie d'un bébé de dix semaines, longe avec grâce et détachement la célèbre enseigne, un café et une viennoiserie à la main (gantée de noir), un foulard blanc au bras (plan moyen, puis américain, incontournable). Tiffany and Co est une entreprise américaine de joaillerie et d'art de la table fondée en 1937. Du lourd, donc. Déjà, le nom des différents protagonistes sans lesquels le film n'aurait jamais pu voir le jour apparaissent à l'écran en surimpression. La jeune femme prend devant Tiffany's son petit déjeuner -ceci expliquant cela-, avec nonchalance, une désinvolture qui sied aux beautés fatales -l'aura érotique indéfinissable qui définit leur allure. La classe, quoi. Madame rêve, s'attarde devant les vitrines où son visage aux traits fins et lisses se reflète, on se dit que son charme vaporeux va sûrement se réfléchir d'un bout à l'autre du film. Le cinéaste est proprement génial dans sa manière de filmer ce corps-là déambuler dans l'espace.

Des questions se posent toutefois. Qui est-elle ? Que fait-elle en ce lieu à cette heure de la journée ? Tout de noir vêtue, l'altière élégante porte-t-elle le deuil d'une passion déçue ? Se dé-robe-t-elle à l'amour ? La chair serait-elle triste et lasse ?  Que cherche-t-elle en plongeant son visage dans cette psyché de diamants d'une belle eau ? Tente-t-elle de recoller les morceaux d'une personnalité fragmentée à ce stade du miroir ? Elle regarde autant qu'elle s'observe. Se dessine comme cela une figure mélancolique inattendue. Une inquiétante étrangeté même. Son chignon qui s'enroule en vrille est peut-être le symbole de son vertige intérieur. L'architecture abrupte du lieu sert en outre de révélateur à une forme de solitude humaine (un ressenti renforcé par une incroyable vue en contre-plongée, qui voit la jeune femme filmée esseulée en pied face aux building). Soudain : la caméra lui fait face, l'actrice nous fixe (plan rapproché), penche la tête un instant (pour réfléchir ?), la grâce de la pose est saisissante. Elle est sans doute à ce moment-là en quête de réponses aux doutes qui l'assaillent, aux angoisses qui l'étreignent. Tout compte fait, la séquence d'introduction troublante de Diamants sur canapé éloigne le spectateur du modèle traditionnel de la comédie américaine, fantaisie légère et prudemment sensuelle. La jeune femme rentre chez elle (plan moyen), son appartement se trouve dans un immeuble tout ce qu'il y a de plus commun, baigné à plein par la lumière d'un vigoureux soleil automnal. Le jour s'est levé sur la côte Est. Ombres et lumières. Fin de la séquence d'introduction -parodiée dans un épisode de la seconde saison de la série américaine Gossip Girl. Elles nous cachent quelque chose. La suite vous appartient.

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http://www.vodkaster.com/extraits/diamants-sur-canape-tiffany-s/186064

https://www.youtube.com/watch?v=amEdS-3QEoE

Publié dans pickachu