Shakespeare in love (version définitive)

Publié le par O.facquet

Intervention du 22 avril 2015 au colloque organisé par le Centre d'Etudes Supérieures de la Littérature de Tours, à la médiathèque de La Riche (37). Le thème était : William Shakespeare et la culture mondiale. L'intitulé de l'intervention : Les vitamines du bonheur dans Beaucoup de bruit pour Rien de Kenneth Branagh. L'enchantement du monde.

Lien pour visionner le générique d'ouverture : https://www.youtube.com/watch?v=PIACPr5XEQM

 

 

Propos liminaires.

A l'origine le générique d'ouverture d'un film consistait en une simple présentation formelle (titre, participants, etc). Il remplissait une fonction explicite d'ordre administratif et/ou juridique. En somme, une fiche d'identité de l'oeuvre ayant pour but, entre autres, de limiter le piratage. Il remplissait aussi une fonction implicite de démarcation temporelle de la fiction : l'histoire commençait après le générique de début et s'achevait sur le carton  fin. Peu à peu les cinéastes ont transgressé les règles pour mieux immerger d'emblée le spectateur dans le film, grâce notamment au travail de Saul Bass. Personne n'a oublié le générique de début de Vertigo d'Alfred Hitchcock. Le générique d'ouverture est ainsi devenu une véritable introduction au film, une mise en condition du spectateur, non plus uniquement une liste de nom. Puis des cinéastes ont introduit un prégénérique, en d'autres termes : une séquence d'action située avant le générique.

Aujourd'hui, le plus souvent, prégénérique et générique d'ouverture plus traditionnel ne font qu'un, en partie pour des questions de rythme. Nous parlerons donc ici de séquence d'introduction, comme c'est le cas de façon exemplaire dans le film de Kenneth Branagh Beaucoup de Bruit pour Rien, sorti en 1993, d'après l'oeuvre de William Shakespeare, au titre éponyme. Un parti pris : ne jamais évoquer la pièce du barde anglais. S'en tenir à l'adaptation cinématographique. Partant, ne seront pas examinés : les conditions du passage d'un message linguistique à un message audiovisuel, tout comme le nombre des informations maintenues, écartées ou transformées.

Trois questions en revanche s'imposent d'entrée de jeu : que nous dit cette séquence d'introduction ? Quelle forme prend la mise en condition du spectateur, si mise en condition il y a ? Comment se déroule son immersion dans le film ?

Déjeuner en paix

La très longue séquence d'introduction du film de Kenneth Branagh annonce la couleur (10 minutes environ, à quelques secondes près) : c'est d'une espèce humaine insouciante réconciliée avec elle-même qu'il va être question dans Beaucoup de bruit pour rien, avec, entre autres choses, des rapports de classes pacifiés, des tensions religieuses et/ou ethniques absentes (Denzel Washington, acteur noir américain, campe le personnage de Don Pedro).

Un monde enchanté, un rien frivole, doublé d'un érotisme diffus sont les voies et moyens de cet apaisement revigorant. Une énergie voluptueuse parcourt le générique.

La première séquence plante le décor : un peintre paysagiste, Léonato, prince de Messine, son tableau (peut-être un clin d'oeil aux maîtres du Quattrocento), une œuvre picturale qui pré-figure, à l'instar du générique, elle est rapidement abandonnée par la caméra, les paysages toscans surgissent, apparaît l'élégante Toscane : la région est dominée par les pays vallonnés avec leurs bosquets de cyprès disposés parcimonieusement sur les collines, le chant des cigales et la pesanteur du soleil, sans oublier les chemins de terre poussiéreux bordés de pierres sèches et d'oliviers. Le tournage se déroula à Greve in Chianti dans la province de Florence. Et plus précisément dans la magnifique villa de style Renaissance où naquit la célèbre Mona Lisa. Une campagne à jamais symbole de la douceur de vivre. Un aréopage de jeunes et moins jeunes gens participe à un pique-nique. Une allégresse agreste se dégage de cette agape champêtre théâtralisée. Une ambiance de fête est de mise, faite d'insouciance et de légèreté, une vie, un pays de cocagne, le Jardin des délices en somme. Un beau village toscan médiéval s'offre au loin à notre vue. Une voix off accompagne le déjeuner sur l'herbe : une femme déclame des vers aux forts accents féministes (dès l'entame du film on peut les entendre et les lire sur un fond noir : réitération du stage prénatal lorsque l'enfant entend avant de voir et de naître ?). On rit plus qu'à son tour. La joie de vivre se traduit par des manifestations plus ou moins enthousiastes et exubérantes, mais aussi par la paix et la sérénité que goûtent les épicuriens réunis ici. On pense à Spinoza qui comptait la joie, avec la tristesse et le désir, au nombre des affects fondamentaux dont dérivent tous les autres. Il la définissait comme « le passage de l'homme d'une moindre à une plus grande perfection » (Spinoza, Ethique), c'est-à-dire une augmentation et un développement de notre puissance d'exister, le processus d'affirmation de notre être. Tout un programme. Peut-on parler ici pour autant de bonheur ou de bien-être, deux états stables ? Il est encore trop tôt dans le film pour le dire. Une unique obligation s'impose aux convives : une tenue légère. Elle paraît sinon exigée, du moins recommandée : hommes torse nu, décolletés plongeants ou pigeonnants ravageurs pour mesdames, prêtes à se pâmer. Pour reprendre la formule de Roland Barthes, le décolleté est l'un des éléments les plus poétiques du vêtement. Il invite aux abandons, aux errances, voire aux flottaisons de la chair. C'est une frontière ténue et mouvante (émouvante) entre le corps et le vêtement, entre ce qui est voilé et ce qui est dévoilé. D'où son ambiguïté. Suggérer sans montrer tout à fait. Ces messieurs ne savent plus à quel sein se vouer. L'exposition de la gorge est une convention. Malgré la présence d'un moine débonnaire, au sourire patelin, heureux comme un Pape, tout à fait à son aise, qui ne boude pas les plaisirs d'ici-bas. La lumière éclaire les belles poitrines et les mines réjouies. La pudeur n'est pas de ce petit monde, moins encore la pudibonderie. Le pique-nique libertin pointe son nez. Tout conspire à un érotisme gracieux. Le moine ne trouve toujours rien à redire à l'affaire : le puritanisme catholique a déposé les armes devant tant d'amour à partager, la participation active aux réjouissances ne pose à cet égard aucun problème théologique rédhibitoire. Poses et regards langoureux pour tout le monde. Une bacchanale en devenir, une cérémonie prétexte aux désordres les plus extravagants, avec ivresse publique et licences sexuelles ? Sait-on jamais.

 

La caméra caressante, par un léger travelling latéral, suit ce petit monde en train de s'étourdir, s'ébattre, folâtrer, voire de batifoler, elle se pose sur un genou féminin troublant échappé d'une robe légère, une jeune femme accorte apparaît (Béatrice), un rien lascive, assise alanguie sous un arbre, un olivier, un sein timide se dessine dans l'échancrure d'un chemisier blanc. Un avant-coeur coquin. Toujours le décolleté (pudique ici) et ses promesses. La grâce de la pose l'anime d'une séduction délicieuse. Une présence resplendissante. La richesse symbolique de l'olivier est abondante : récompense, purification, force, paix, victoire ou fécondité. Dans le langage du Moyen-Âge cet arbre symbolisait l'amour. Elle poursuit sa lecture, avec un air d'ingénue libertine, un livre dans une main, une grappe de raisin à ses pieds. Nous voici en présence de la voix suave hors champ évoquée précédemment. En quelques mots, pour résumer : un monde enchanté.

Soudain, l'assemblée s'ébroue : une mâle chevauchée (assimilée au coït depuis le Moyen-Âge) se profile à l'horizon (des soldats du début du XIXeme siècle comme l'indiquent les uniformes). Béatrice glisse sans ménagement un raisin dans la bouche du jeune messager interdit, ébaubi devant tant d'ardeur. Le raisin symbolise l'abondance, le plaisir des sens, la jouissance et parfois aussi la luxure. Il est toujours lié à une notion de plaisir terrestre, d'exacerbation des sens. La fermentation du fruit donne le vin, enivrant comme le désir. Un fruit d'amour. Une atmosphère voluptueuse se répand alentour.

 

La rencontre : un avant-goût des plaisirs

La cavalcade virile de Don Pedro, flanqué de sa suite, met le feu au pique-nique. Chaque cavalier, raide comme la justice, a droit à sa vignette (comprenne qui voudra, l'assimilation du pénis à un cheval ne date pas d'hier). Une mise en valeur renforcée par un léger ralenti (mouvements dans l'image comme, aussi bien, mouvements de l'image), on obtient quoi qu'il en soit une accélération des mouvements, tant l'écart entre les deux cadences est marquée : alternance de l'effervescence du gynécée avec une chevauchée majestueuse. Des hommes, des vrais, farauds et impavides. La guerre est un jeu. Ils arrivent indemnes des combats. Pas de blessures, zéro mort. Soudain survient un air de musique enjoué et martiale : le générique s'emballe. Les différentes mention légales de l'oeuvre, le titre du film, les noms et fonctions des auteurs, interprètes ou techniciens, commencent à apparaître à l'écran -l'aspect administratif du film.

La gente féminine rejoint ses pénates, donc, dans une agitation joyeuse, elle se dénude, passe à la douche à l'unisson. Ces dames à l'expression pétillante s'apprêtent avec fébrilité pour le grand rendez-vous. On se lave en choeur, on se brosse, se peigne, le moindre détail compte. L'eau vivifie. Le versant masculin de l'affaire n'est pas en reste. La gente masculine se défait sans tarder de ses frusques, file droit au bain en plein air comme un seul homme, dans un tourbillon indescriptible. De part et d'autre, on se frôle, se frotte, on joue comme des gamins. Il s'agit certainement de faire venir l'eau à la bouche. Un parfum d'homosexualité latent sourd de cette toilette collective. Des fessiers fermes en tous genres défilent à l'écran par dizaine, des seins hâbleurs et conquérants s'exhibent, des corps jeunes et musclés se bousculent à la va-comme-je-te-pousse. Un sexe d'homme fait furtivement son apparition. Chacun se promet bien du plaisir. Des jeunes gens séduisants, bien faits de leur personne, brûlant de désir, lavés de tout péché (tous vêtus de blanc, ou presque), sont lancés à corps perdu dans un monde paradisiaque où seul le combat amoureux les attend. La beauté du diable. Un érotisme diffus et tempéré. Le couple à la fois romantique et infernal -Béatrice et Bénédict- peut bien se livrer à une guerre joyeuse, à coups d'escarmouches d'esprit, rien ne paraît pouvoir troubler l'harmonie des sentiments et la valse des attractions. Leur amour vache semble sans conséquence. Tous sont au contraire disposés à s'abandonner. Ils ont mis en avant leurs charmes avec une détermination affranchie.

La séquence se termine par un face à face altier et prometteur, ce que semble en effet annoncer la plongée totale choisie par le cinéaste, avec un angle de prise de vue prise à 180° en dessus du sujet. Chacun se présente paré de ses plus beaux atours. En outre, Beaucoup de Bruit pour rien de Branagh semble avoir été tourné pour illustrer de façon exemplaire le concept d'image-mouvement défini par Gilles Deleuze : un « ensemble acentré d'éléments variables qui agissent et réagissent les uns sur les autres » écrivait le philosophe. Rien d'autre que l'unité de base du cinéma qui ne donne pas d'abord une image à laquelle il viendrait ajouter, ensuite, du mouvement. Il donne au contraire de façon immédiate une image en mouvement, une image-mouvement et ses trois grandes variétés que l'on croise à foison dans le film : l'image-perception (plan d'ensemble), l'image-action (plan moyen) et l'image-affective (le gros plan). Le cinéma classique consiste notamment à créer un monde métaphoriquement signifiant, avec un son, une lumière et une couleur, un espace subjectifs, exprimant ceci ou cela, véhiculant telle signification. Tout converge dans Beaucoup de Bruit pour rien vers un monde chargé de sens. Le film prend les spectateurs par la main, le chemin du paradis s'offre à eux. Que la fête commence ! Nul ne sera sans bonne fortune, à coup sûr.

Conclusion provisoire

Quelques mots encore toutefois en forme de digression extra-filmique. Le film sort en 1993. Deux années auparavant la Guerre froide a pris fin. Les États-Unis en sortent grands vainqueurs (à cet égard la cavalcade virile susmentionnée fait penser à un western). L'éclatement de l'URSS entre 1989 et 1991 fait de cette nation une hyperpuissance mondiale pour un temps incontestée. George Bush père parle d'un nouvel ordre mondial basé sur le droit, la démocratie et la prospérité économique. Avec l'aval de l'ONU, les États-Unis interviennent militairement au Koweit en janvier 1991 pour en chasser Saddam Hussein qui y avait pris ses quartiers l'été précédent. Le jeune et sémillant Bill Clinton est élu Président de la première puissance mondiale en novembre 1992. Tout paraît possible : même des conflits virtuels sans image ni victime, quelques dommages collatéraux uniquement, ce qui fera dire à Jean Baudrillard que la guerre du Golfe n'a pas eu lieu. Le changement c'est maintenant. La vie va changer. Un soixante-huitard est à la tête du monde libre. On va jouir désormais sans entrave. La plage a pris le dessus sur les pavés. Le pouvoir des fleurs peut éclore. S'ouvre pour la planète une nouvelle ère. Le retour au paradis terrestre, en somme, celui-là même que Kenneth Branagh met en scène dans Beaucoup de bruit pour rien, où la bonté et l'amour universels triomphent sur terre aux accords du chœur céleste. C'est ce que laisse entrevoir la longue séquence d'introduction. Scènes de paix et d'amitiés, de douceur idyllique ensoleillée. De promesses de plaisirs charnels en tous genres. Fougue juvénile et félicité. Le film est britanno-américain. Denzel Washington (Don Pedro d'Aragon), Michael Keaton (Dogberry) et Robert Sean Leonard (Claudio) sont Américains, mais Kenneth Branagh est Nord-Irlandais, Emma Thompson, Kate Beckinsale (Héro) et Richard Briers (Seigneur Leonato) sont Anglais, tout comme la costumière Phyllis Dalton, le musicien Patrick Doyle est Écossais, Keanu Reeves (Don Juan) Canadien, quant aux producteurs, l'un est Australien, l'autre britannique. N'importe ! La coïncidence n'est pas fortuite. Le film et l'époque qui l'accueille font montre à l'unisson d'un optimisme débridé à toute épreuve. Nous se sommes pas dupes pourtant de cette gaieté communicative, de cette harmonie profonde et naïve. Ne boudons pas toutefois notre plaisir devant ce spectacle roboratif, cette fougue spirituelle, généreuse et allègre, tout à la fois. Ne pas faire la fine bouche. Laisser les rabat-joies ronchonner face à ce qu'ils considèrent souvent comme une forme séduisante (mais vicieuse) de propagande nord-américaine. Votre serviteur : un candide à sa fenêtre.

of

 

 

Hyppolite Fladrin, Jeune fille, dite La Florentine, 1840

 

 

 

 

 

 

 

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