Shakespeare in love (Art of noise). Work in progress.

Publié le par O.facquet

 

A l'origine, le générique d'ouverture d'un film consistait en une simple présentation formelle (titre, participants, etc). Il remplissait une fonction explicite d'ordre administratif et juridique. En somme une fiche d'identité de l'oeuvre ayant pour but, entre autres, de limiter le piratage. Il remplissait aussi une fonction implicite de démarcation temporelle de la fiction : l'histoire commençait après le générique de début et s'achevait sur le carton « fin ». Peu à peu les cinéastes ont transgressé les règles pour mieux immerger d'emblée le spectateur dans le film, grâce notamment au travail de Saul Bass. Personne n'a oublié le générique de début de Vertigo d'Alfred Hitchcock. Le générique d'ouverture est ainsi devenu une véritable introduction au film, une « mise en condition du spectateur », non plus une liste de nom. Puis des cinéastes ont introduit un « prégénérique », en d'autres termes : une séquence d'action située avant le générique.

Aujourd'hui, le plus souvent, « prégénérique » et générique d'ouverture plus traditionnel ne font plus qu'un, en partie pour des questions de rythme. Nous parlerons donc ici de séquence d'introduction, comme c'est le cas de façon exemplaire dans le film de Kenneth Branagh Beaucoup de Bruit pour Rien, sorti en 1993, d'après la comédie de William Shakespeare au titre éponyme. Un parti pris : ne jamais évoquer la pièce du barde anglais. S'en tenir à l'adaptation cinématographique.

Trois questions s'imposent d'entrée de jeu : Que nous dit cette séquence d'introduction ? Quelle forme prend la mise en condition du spectateur, si mise en condition il y a ? Comment se déroule l'immersion dans le film ?

La très longue séquence d'introduction du film de Kenneth Branagh annonce la couleur (10 minutes environ à quelques secondes près) : c'est d'une espèce humaine réconciliée avec elle-même qu'il va être question dans Beaucoup de bruit pour rien, avec, entre autres choses, des rapports de classes pacifiés, des tensions ethniques absentes (Denzel Washington joue Don Pero d'Aragon).

Un monde enchanté doublé d'un érotisme diffus sont les voies et moyens de cet apaisement jubilatoire.

La première séquence plante le décor : les paysages toscans, l'élégante Toscane. Un aréopage de jeunes et moins jeunes gens participent à un pique-nique. Une allégresse agreste se dégage de cet agape champêtre. Une ambiance de fête est de mise, faite d'insouciance et de légèreté, de sourires complices, une vie, un pays de cocagne, le Jardin des délices si l'on veut. Un beau village toscan médiéval s'offre au loin à notre vue. Une voix off accompagne le déjeuner sur l'herbe : une femme déclame des vers aux forts accents féministes. On rit plus qu'à son tour. Une unique obligation s'impose aux convives : une tenue légère. Elle paraît même exigée, voire recommandée : hommes torse nu, décolletés plongeants ou pigeonnants pour mesdames. La pudeur n'est pas de ce monde, moins encore la pudibonderie. Le pique-nique libertin pointe son nez. Poses et regards langoureux, parfois lascifs, pour tout le monde.

La caméra par un léger travelling latéral suit ce petit monde en train de s'étourdir, elle se pose sur un genou féminin troublant échappé d'une robe légère, une jeune femme accorte apparaît, assise alanguie sous un arbre, un sein timide se dessine dans l'échancrure d'un chemisier blanc. Elle poursuit sa lecture, un livre dans une main, une grappe de raisin posée sur le pied droit. Nous voici en présence de la voix suave hors champ évoquée précédemment. En un mot : un monde enchanté.

Soudain, l'assemblée s'ébroue : une mâle chevauchée se profile à l'horizon (des soldats du XVIIIe siècle comme l'indiquent les uniformes). Béatrice glisse un raisin dans la bouche du jeune messager interdit devant tant d'ardeur. La cavalcade virile de Don Pedro flanqué de sa suite met le feu au pique-nique. Chaque cavalier a droit à sa vignette, une mise en valeur renforcée par un léger ralenti. Des hommes, des vrais. Sur un air de musique enjoué le générique s'emballe.

La gente féminine rejoint ses pénates, dans une agitation joyeuse, elle se dénude, passe à la douche. Ces dames s'apprêtent avec fébrilité pour le grand rendez-vous. Le versant masculin de l'affaire n'est pas en reste. La gente masculine se défait sans tarder de ses frusques, file droit au bain dans un tourbillon indescriptible. De part et d'autre, on se frôle, on se frotte, on joue comme des gamins. Des fessiers fermes défilent à l'écran par dizaine, des seins hâbleurs en imposent, des corps jeunes et musclés se bousculent à la va-comme-je-te-pousse. Un sexe d'homme fait furtivement son apparition. Chacun se promet bien du plaisir. Des jeunes gens séduisants et épris de désir, lavés de tout péché, sont lancés à corps perdu dans un monde paradisiaque où seul le combat amoureux les attend. Un érotisme diffus et tempéré dans un monde sans aspérité. Le couple à la fois romantique et infernal -Béatrice (Emma Thompson) et Bénédict (Kenneth Branagh)- peut bien se livrer à une guerre joyeuse, à coups d'escarmouches d'esprit. Rien ne viendra troubler l'harmonie des sentiments et des attractions. La séquence se termine par un face à face altier et prometteur ce que semble annoncer la plongée totale choisie par le cinéaste, avec un angle de prise de vue de vue de 180° en dessus du sujet. Chacun se présente paré de ses plus beau atours. Que la fête commence ! 

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Publié dans pickachu