Au bord de l'amer (en cas de malheur)

Publié le par O.facquet

 

Photo 3 pour LE DERNIER COUP DE MARTEAU

 

Le dernier coup de marteau : le film français qu'on attendait depuis beau temps. Les Cahiers du Cinéma l'ont démoli violemment en quelques lignes cruelles. Il est temps de tuer le père. De passer outre les oukases germanopratines. Le dernier film d'Alix Delaporte est tout à la fois travaillé, tendre, délicat, raffiné, exigeant, rude et bien de chez nous (quand même ). La cinéaste sait touver les angles susceptibles de capter le tremblement et l'inattendu du réel. Loin des clichés narratifs rassurants qui polluent notre cinéma. Qu'on se le dise ! On sort de la projection tout chose : ce qui est plutôt rare ces temps-ci.

 

Photo 2 pour LE DERNIER COUP DE MARTEAU

Victor (Romain Paul : épatant), 13 ans, vit avec sa mère, dans un certain isolement, près de Montpellier, dans des caravanes posées sur le sable aux abords d'une plage, en compagnie d'une famille espagnole, de quoi former une communauté solidaire et chaleureuse. Il ne connaît pas son père, Samuel, (Grégory Gadebois, très bien). Nadia (Clothilde Hesme, que dire ?) l'a élevé seul. Elle souffre d'un cancer. Victor s'inquiète : pour sa mère qui s'étiole, laquelle souhaite, vu son état, retourner vivre chez ses parents, pour sa relation naissante avec Luna, la jeune et jolie fille des voisins ibériques. Une question le taraude : doit-il rejoindre un centre de formation pour jeunes footballeurs prometteurs, donc abandonner sa mère dont il est très attaché. Il apprend que son père est de passage à Montpellier. Il dirige un orchestre venu jouer la 6ème symphonie de Mahler. Victor part à la rencontre de Samuel. Les deux taiseux s'apprivoisent. Le fils assiste aux répétitions dans le Corum de Montpellier. Pas de mélo, d'élan génétique incontrôlable vers la musique classique. Le dernier coup de marteau nous épargne le recours facile à l'arme lacrymale. Le rite de passage est plus subtil. Une rencontre -une conciliation?- sans hystérie. Victor se laisse petit à petit envahir par les harmonies. Pas de fausses notes. Samuel le guide sans le blesser. La jonction se fait en douceur. Il fait ce faisant à son fils le plus beau des cadeaux, essentiel entre tous : la culture et l'art comme phénomènes transitionnels, une sauvegarde contre les angoisses. Victor va pouvoir affronter les vicissitudes de l'existence armé de repaires sécurisants.Très belle idée : l'orchestre comme métaphore. Chacun doit finir par trouver sa place pour que l'ensemble avance de concert.

 

Nadia, le visage hâve, émacié, décharnée, les yeux cernés, le regard insondable souvent, faible et vulnérable, suit avec une bienveillance teintée d'une certaine inquiétude ces retrouvailles inattendues. Elle sait désormais la futilité de toute chose, la beauté et la fragilité des roses. Un trouble étreint le spectateur : qu'en est-il de la santé de l'actrice ? Se contente-t-elle de jouer la comédie ? Un trouble qui le poursuit tout au long du film. La chronique sociale naturaliste n'explique pas tout -un cinéma naturaliste porté toutefois par des aspirations lyriques et romanesques. Par pudeur, voire délicatesse : restons-en là.

 

Le film est mystérieux à plus d'un titre. Félix Delaporte sait que l'image est dans un rapport essentiel à l'absence. D'où ces nombreuses zones d'ombres. L'image montre ce qui se montre pas ou peu. Elle figure l'inapparent. C'est ce qui fait, entre autres, la force insolite du film. Dernière séquence du Dernier coup de marteau : Nadia et Victor, soulagés et complices, scrutent d'un balcon les toits en tuiles du vieux Montpellier. Une ligne d'horizon, un point de fuite, sur fond bleu, avec un soleil couchant estival. Un épilogue ouvert à l'image du film. Enfin, un plan magnifique : à marée basse, devant un couché de soleil chamarré, Victor jongle avec dextérité, en footballeur surdoué, pour tuer le temps, conjurer le sort et apaiser ses angoisses. Splendide. Merci. Un front de mer sans haine.

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Publié dans pickachu