Balle perdue (American Sniper de C.Eastwood)

Publié le par O.facquet

Sur la casquette est écrit Charlie : pas d'amalgame !

 

"On n'enterre pas un mort facilement comme veulent le faire

 croire les livres ou les films".

     Kamel Daoud, Meursault, Contre-enquête (2014)

Tout comme pour Woody Allen, le dernier film en date de Clint Eastwood est régulièrement attendu avec une impatience certaine, souvent par les mêmes paradoxalement. En particulier depuis la sortie d'Un Monde parfait (le film l'est aussi) en 1993, avec Kevin Kostner, qui fit par chez nous passer définitivement le cinéaste américain du statut de facho du septième art à celui d'auteur incontestable (le seul à assurer la descendance d'un certain classiscisme cinématographique). Intouchable, le papy octogénaire, au royaume de la cinéphilie consciencieuse ? Tout compte fait, pas vraiment. Républicain droit dans ses santiags, ambigu jusqu'à l'extrême dans ses films, Clint Eastwood n'a jamais vraiment cherché à dissiper les malentendus qui entourent son oeuvre. Surtout en Europe, et en France plus précisément. Un cinéaste à la fois humaniste (Ford), viril (Hawks) et abstrait, surtout, ce qui fait son originalité. Une ambiguïté complexe revendiquée. Certains ne s'y sont pas trompés. Ils dénoncent fréquemment son double jeu, le soupçonne d'euphémiser son propos afin d'amadouer les aficionados de l'Ancien monde plutôt à cheval sur les principes. D'autres attendent patiemment un faux pas du cowboy afin de pouvoir dégainer et régler leurs comptes, enfin. L'heure semble venue. American Sniper défraie la chronique. La controverse bat son plein, ça cause à tout va dans le petit monde progressiste de la cinéphilie made in France, en somme ça sent la poudre. On le tient le maudit yankee, depuis le temps qu'on l'avait à l'oeil, il ne nous échappera pas ce coup-ci avec ses valeurs virilo-patriotiques impérialistes venues polluer en contrebande les esprits de notre noble et pacifique continent. Une cible idéale pour l'antiaméricanisme hexagonal, toujours aussi tenace. Une passion française (comme l'antisémitisme, non ?)

Chris Kyle est un tireur d'élite de la marine des États-Unis d'Amérique, les Navy SEAL, c'est aussi un bon mari (faut dire que madame est patiente et fidèle), un père exemplaire (presque), un ami fidèle et dévoué (il en a peu de toute façon), un seul problème, et pas des moindres : il est souvent absent. Il part se battre en Irak où il devient une légende : un sniper hors du commun, collectionneur de victimes -200 ? Balles tragiques à Falloujah. Sa tête est même mise à prix (dans la région il vaut mieux l'avoir sur les épaules). Il finit par rentrer auréolé d'une gloire lourde à porter. La famille n'est pas totalement libérée de son angoisse. Il dit ne rien regretter de ses actes dans un récit autobiographique. La réadaptation à la vie civile est compliquée et parsemée d'embûches. Il ouvre -pour se changer les idées- un centre d'apprentissage pour tireurs d'élite (une de ses premières petites amies soutient pourtant qu'il n'était pas un bon coup, comme quoi les gens sont mauvaise langue). Nous sommes en 2013. Un ex-marine participe à un stage. Il se trompe de cible, abat Kyle et un de ses potes. Un assassinat en bonne et due forme. Un hommage national lui est rendu en grande pompe le jour de ses obsèques (générique de fin, séquence tire-larmes irrésistible). Le film est toutefois plus nuancé qu'il n'y paraît. Le cinéaste y a instillé une dose non négligeable d'équivoque. De toute façon, l'image est un écran. L'ambiguïté lui est toujours inhérente. N'empêche ! Les contempteurs de Clint ont senti le bon coup se profiler, vu de suite le piège dans lequel Eastwood s'était empêtré (selon eux), sans tarder ils ont fourbi leurs armes, celles-ci ont parlé sans retenue : la curée a pu commencer (le quotidien Libération en a fait sa une les samedi 14 et dimanche 15 février derniers, c'est pour dire).

Et le feu est nourri : film de propagande à classer d'emblée dans la rubrique cinéma de sécurité national (monde binaire, simplification de l'histoire), obsession pathologique du cinéma américain pour la revanche aveugle, défense irréfléchie de la patrie, nationalisme larvé, construction de mythes à partir de simples quidams, fabrication de menaces pour mieux les détruire ensuite (une perception cauchemardesque de la menace). Pour d'autres : glorification béate d'un tueur en série, anachronisme du propos (réécriture de l'invasion irakienne à l'aune des antagonismes du moment), représentation empathique des récentes interventions américaines au nom de la démocratie, le tout sous les applaudissements d'Américains inconséquents, dangereusement naïfs, le film connaît en effet un incroyable succès au box-office outre-Atlantique. Un plumitif mal inspiré est même allé jusqu'à écrire que les Américains aiment tuer de loin, ceci expliquant donc cela. Et la Normandie, en juin 1944, camarade ? Attention, Michel Sardou va se fâcher.

Quoi qu'il en soit, une question s'impose : le dernier Eastwood vaut-il un tel tapage, un pareil remue-méninges ? Il semble bien que non. Le film ne mérite ni l'excès d'honneur qui l'accompagne aux États-Unis, ni l'hostilité qu'il rencontre un peu partout (les saillies annoncées de l'humoriste américain Michael Moore, entre autres). L'enjeu est ailleurs. Le classicisme tant vanté d'Eastwood tourne ici à vide, le cinéaste ne parvient plus à transformer ses codes de l'intérieur, la virtuosité de la mise en scène et du découpage s'essouffle, et sa maîtrise des nouvelles technologies ne changent rien à l'affaire (énorme travail sur le son). En gros : on s'ennuie un brin durant la projection (ce fut déjà le cas avec L'Echange en 2008, gagné par l'académisme). Disons que la forme actuelle de son cinéma ne permet plus de découvrir des choses nouvelles, de nouveaux objets de pensée. Si American Sniper laisse le spectateur sur sa faim, c'est qu'il ne nous apprend rien de neuf sur l'Amérique, la guerre, le Proche-Orient, la violence, et sur ce que le cinéma peut faire de tout ça. Rien en tout cas qui n'ait déjà été à ce sujet dit, écrit ou filmé, bien sûr. La faiblesse du film se niche dans cet échec formel. American Sniper n'est finalement pas à la hauteur du sujet abordé (le diptyque Mémoires de nos pères/Lettres d'Iwo Jima l'était). Défendre d'arrache-pied ou attaquer la fleur au fusil American Sniper relève donc de l'exercice de style un peu vain.

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Publié dans pickachu