Sévices publics (gros plan sur Les Héritiers)

Publié le par O.facquet

 

 

       

                                                                                                                              

A mes collègues, à mes élèves, d'hier et d'aujourd'hui

 

La professeure d'histoire-géographie (et d'histoire des arts ! C'est répété plusieurs fois pour les sourds et les malentendants) met en garde sa classe de seconde contre les images de propagande (une fresque chrétienne moyenâgeuse obscurantiste -forcément). Elle ne sait pas si bien dire. Nous sommes au tout début des Héritiers, de Marion-Castille Mention-Scharr), quelque part un film de propagande soft. Le film qu'il faut absolument voir et surtout aimer, il s'agit en effet, oui, de communier dans l'unanimisme fédérateur qui entoure sa sortie calibrée. L'année scolaire commence, donc. Les incivilités, le manque de respect, la violence verbale et physique, les insultes, le brouhaha et l'inattention chroniques sont omniprésents. Du balisé. Le temps d'un concours gagné, nos jeunes sauvageons (Jean-Pierre Chevènement) sont devenus de petits anges qu'on emmènerait sans réserve en vacances à La Baule. Une classe de Normal Sup' en goguette se prend en photographie devant la Tour Eiffel. Alleluia ! On nous prend pour des gogos. Reprenons. Une classe de seconde difficile du Lycée Léon Blum (rien ne nous sera épargné) de Créteil remporte le Concours national de la Résistance et de la déportation. Abracadabra : un monde irénique s'offre à nous en Île-de-France. Le temps de quelques discours et d'une remise de prix, tout ce qui nécrose la société en général et le milieu scolaire en particulier disparaît comme par magie. La xénophobie rampante, l'antisémitisme virulent (jamais autant de Juifs n'auront récemment quitté la France pour s'installer en Israël ou aux États-Unis), la remise en selle de Pétain par un doxosophe à la dérive, l'homophobie purulente, le chômage et la pauvreté : un mauvais rêve on vous dit, à peine un cauchemar. D'aucuns se plaignent de l'utilisation intéressée dont feraient les Juifs de la Shoah, certains ont même osé parler de mercantilisme. Nulle communauté de destin à offrir aux Français : fédérez-les autour d'un mythe de convocation pris en otage. Au hasard : la déportation des Juifs de France par les nazis secondés par l'infâme État français. Personne ne trouve rien à redire à l'affaire. Bizarre bizarre.

 

 

L'histoire est vraie (c'est écrit à l'écran). N'importe. La réussite de la prof et de ses élèves méritent le respect (total). Bien sûr. L'enseignante (elle aurait pu rappeler que Blum était Juif, qu'il fut un grand Président du Conseil et déporté à Buchenvald avec G.Mandel, assassiné par la Milice) et ses élèves ont fait du bon boulot pour en arriver là. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. C'est de l'instrumentalisatio cinématographique de ce crime à nul autre pareil à des fins politico-sociologiques qu'il est question ici. Du manque de courage de nos élites ou de leur aveuglement, ce qui revient au même (lire l'excellent éditorial de Jacques Julliard à ce sujet dans le Marianne de cette semaine). Ariane Ascaride affiche un air d'ahuri hébété qui en dit long sur le problème, elle gratifie le spectateur interdit d'un insupportable sourire béat en toute circonstance, genre : tout se déroule bien, la mission suit son cours : le message va passer, je m'en sors bien, non ? Elle parle comme dans un livre, pontifie gravement, débite son discours édifiant avec un sérieux papal. Tous les clichés sont convoqués : les tics de langage du moment de nos jeunes par exemple, lesquels font ce qu'ils peuvent de ce lourd fardeau, et, reconnaissons-le, ils ne s'en sortent pas trop mal -malgré, entre autres choses, deux ou trois jeux de mots douteux, du style : « On n'a pas le Shoah » ou « quand on ouvre un coca ça fait Shoah ». Du bon goût qui revient de loin. Madame la prof se fâche. Un peu. Puis passe à autre chose. Sainte Anne (A.Ascaride) priez pour nous. Un heure trente durant elle passe de sa salle à sa cellule monacale, et vice versa. Une sainte on vous dit. Dévouée et tout, ô combien agaçante, qui ne se plaint jamais. Elle laisse cela à ses camarades de travail. Un film en forme de baume apaisant. Faut-il parler d'opium en vente libre ? Enfumage. On rétorquera à juste titre que ce film vaut mieux qu'un ouvrage nauséabond minimisant la collaboration active des autorités nationales pendant la guerre. Soit. Pourquoi toutefois cacher son malaise devant tant de naïvetés scénaristiques, autant de lourdeurs didactiques (première partie) ? La communauté juive du coin se rend en toute quiétude à la synagogue (voir les crimes antisémites commis à Créteil -tiens tiens- récemment), le parallèle insoutenable Shoah=Gaza vite évacué (ouf !), un black musulman de bonne volonté tombe amoureux de la jeune juive du groupe flanquée d'un papa suspicieux malaimable (forcément), la jeune musulmane libérée mais menacée s'habille soudain plus chaudement (décemment ?), le portrait injuste au vitriol du proviseur frileux, la mère alcoolique plantée devant sa télé à longueur de journée dans son HLM, le coup de griffes cruel aux profs qui ne savent pas y faire, les inégalités scolaires, les racismes ordinaires, l'autorité évanescente de l'institution, le ghetto périphérique, tout ce qui aurait pu faire prendre de réels risques artistiques et intellectuels au film a été systématiquement élagué, voire arasé, au mieux euphémisé. Du politiquement correct en barre (au mieux. Un truc qui fait pleurer avec de bons sentiments sur un sujet sacré devient intouchable, sinon gare au lynchage bien-pensant. Un tire-larmes démago. Une œuvre lacrymale suspecte (dans le film même, voir le cadre resserré sur l'élève qui verse une larme), sur fond de piano et de violon en sur-abondance, pour l'ambiance. Crispant.                                        

 

 

 

Comment taire la démagogie de la prof lors du conseil de classe, impatiente de se mettre les élèves dans la poche via les délégués -le regard complice qui tue. Tant pis pour les collègues en difficulté (la prof de lettres : la soirée de la dupe). Darwinisme professoral oblige. Qu'ils se trouvent un concours, ça les calmera. Quid de ceux qui n'y parviennent pas, vivent l'enfer entre les mûrs au quotidien, regardent leurs élèves se perdre petit à petit dans l'indifférence affairée, et en souffrent ? Existe-t-il un numéro vert pour tout ceux-là ? Qui s'en soucie ? Beaucoup de monde mon capitaine. Ils sont parfois écoutés, rarement entendus -dans le film, refoulés hors champ. Faut voir comme on leur parle. Enfin, la scène d'accroche, où une jeune fille voilée se voit refuser le document certifiant qu'elle a bien obtenu son baccalauréat, ne laisse pas d'étonner. S'agit-il de nous faire savoir d'emblée que le film va se frotter au réel sans faillir ? Qu'il est droit dans ses bottes républicaines et laïques ? On est loin du compte. Force est de constater l'échec annoncé de cet ambitieux et louable projet (le film). L'enfer est pavé de bonnes intentions déçues. Qui veut faire l'ange fait... etc. L'esquive hors les mûrs. Qui s'en soucie, de toute façon ? Que dire par dessus-tout du prêche de fin, le même qu'au début d'ailleurs -ils auraient pu faire un effort-, où la prof habitée (Ascaride théâtrale) nous confie extatique son amour immarcescible du métier et son indéfectible énergie au service de l'école de la nation -on se secoue les profs ? Rien, ça vaut mieux.

 

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                                                                                                                D'autre part, Les Héritiers doit beaucoup au film américain Écrire pour exister (Freedom writers) de Richard LaGravenese en 2007 (comparez vous verrez, c'est parfois gênant) dans lequel Hilary Swank campe une prof d'anglais qui calme sa classe grâce à un projet collectif qui se révèle être une totale réussite (encore une histoire vraie mise en images). Comment ? On vous le donne en mille : trente ados visitent le Mémorial de la Shoah de Los Angeles. Et le tour est joué. Ce n'est pas un ancien déporté (intervention forte et juste, la seule ?) qui vient témoigner devant la multitude turbulente, mais la secrétaire qui tenta de sauver Anne Frank, venue des Pays-Bas. Un film d'une autre trempe cependant, et autrement plus humble : la photographie finale n'est pas celle des acteurs euphoriques, mais une photo de classe datant des années 1990 (les vrais acteurs de cette réussite pédagogique US).

 

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Au regard du nombre de critiques élogieuses que le film de Marion-Castille Mention-Scharr suscite, celle-ci fait tâche. Nous sommes revenus quinze années en arrière quand oser questionner La vie est belle de R.B. s'apparentait à un crime de lèse majesté. La curée sera-t-elle aussi virulente ? En ce cas, nous en reparlerons. Et si l'OM gagnait le championnat de France de football cette année.

 

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Publié dans pickachu