Douce France (bilan). Infidélités en Terre sainte (c'est Noël).

Publié le par O.facquet

Fidélio, L'Oyssée D'Alice de Lucie Bourleteau (2014)

 

Fidélio, L'Odyssée d'Alice, Ariane Labed

 

Le cinéma français déçoit ces temps derniers. Il lui arrive régulièrement de s'endormir sur ses lauriers, de connaître de bas étiages esthétiques, quand il n'a plus rien à dire, donc à raconter. Au mieux il ennuie ferme, au pire il agace, voire il exaspère, osons le dire. La liste serait longue et fastidieuse à composer (notre cinéma ne connaît pas l'austérité). Disons, pour prendre quelques œuvres récentes, dans le désordre, que des Combattants de Thomas Cailley, en passant par Une nouvelle amie de François Ozon, Trois coeurs de Benoît Jacquot, Tiens toi droite de Katia Lewkowicz, Bodybuilder de Roschdy Zem, Maintenant ou jamais de Serge Frydman, Bird people de Pascale Ferran, On a failli être amies de Anne Le Ny, Les Héritiers de Marie castille Mention-Schaar, Retour à Ithaque de Laurent Cantet, Qu'Allah bénisse la France de Abd Al Malik, Gaby Baby Doll de Sophie Tourneur, À la vie ! de Jean-Jacques Zilbermann, Deux jours Une nuit des frères Dardenne, L'homme qu'on aimait trop de Téchiné, Gemma Bovery de Anne Fontaine, Eden de Mia Hansen-Love, Aimer, boire et chanter de Alain Resnais, jusqu'à La French de Cédric Jimenez ou The Search de Michel Hazanavicius, la liste n'est pas exhaustive, trouver son bonheur par chez nous devient une gageure. Bien sûr, il y a eu Respire de Mélanie Laurent, La Chambre bleue de Mathieu Amalric et P'tit Quinquin de Bruno Dumont (le plus grand) sur le petit écran, trois petits écrins incapables à eux seuls de racheter la médiocrité actuelle du cinéma national. À l'impossible nul n'est tenu. Une mention spéciale pour Cavalier et Godard, avec Le Paradis et Adieu au langage (de sourds), tous deux hors concours. Ne pas savoir quoi penser du Saint Laurent de Bertrand Bonello (et de son frère) constitue-t-il un handicap, un déshonneur ? À tout prendre, afin de joindre le geste à la parole, mieux vaut passer un moment avec La famille Bélier de Éric Lardigau, lequel vaut mieux que ce qu'on en dit parfois (les sourds s'organisent comme ils l'entendent), d'autant que la prestation de la jeune Louane Emera laisse sans voix. Ne pas oublier Samba, le film de gôche qui prend l'eau de toute part. Intouchable ?

 

Marie Gilain

 

Arnaud et Jean-Marie Larrieu, remarquez, n'ont pas démérité avec L'Amour est un crime parfait, à l'instar de Bandes de filles de Céline Sciamma. Le Beau monde de Julie Lopes-Curval, aussi. En revanche, nulle circonstance atténuante pour 96 heures de Frédéric Schoendoerffer. Il faut le voir pour le croire. Quant à La vie sauvage de Cédric Kahn, Hippocrate de Thomas Lilti, Marie Heurtin de Jean-Pierre Améris ou Mercuriales de Virgil Vernier : pas vus pas pris. L'an passé, en plein été 2013, Landes de François-Xavier Vives, avec la belle Marie Gilain, Miou-Miou et Jalil Lespert n'avait pas eu le succès d'estime mérité. Y'a pas de justice en ce bas monde. Un mot encore : Fidélio, L'Odyssée d'Alice, de Lucie Bourleteau, la bien nommée, conduit le spectateur au pays des merveilles, c'est un boatmovie stupéfiant, un beau portrait de femme, Alice (Ariane Labed, la bien nommée, parfaite) une épicurienne libre à la croisée des chemins, un film d'apprentissage marin, un entrelacs d'amours incertaines entre ciel et mer. L'année finit bien. Pourvu que ça dure.

 

Mère et fille chez les Bélier

 

P'tit Quiquin de Bruno Dumont

 

Quand on voit ce qu'ont réalisé avec peu de moyens Michael R. Rostam (Quand vient la nuit (2014), la dernière apparition à l'écran de James Gandolfini, mort cette année, le Soprano s'est tu) et Abderrhamane Sissako avec son âpre Timbuktu (2014), deux œuvres sans lien apparent, réussies et passionnantes, humbles par dessus tout, on enrage. Passons.

 

James Gandolfini (RIP)

 

Timbuktu

 

Le cinéma israélien reste en revanche d'une égale qualité, il produit moins mais mieux, et ce n'est pas nouveau. Traversons la Méditerranée pour se rasséréner un peu, se réconcilier avec le Septième art. Invisible (2013) de Michal Aviad avec Ronit Elkabetz (la rencontre de deux femmes victimes du même violeur en série), ou L'Institutrice (2014) de Nadav Lapid et Le Procès de Viviane Amsalem (2014) de Ronit et Shlomi Elkabetz, l'un et l'autre lumineux, sont les arbres qui cachent une forêt luxuriante : Yossi (2013) de Eytan Fox et le sulfureux Atala (2013) de Michael Mayer, qui voit un avocat israélien tomber amoureux d'un jeune palestinien, vont faire jaser dans les rangs de La Manif pour tous -tant mieux, non ? Quoi qu'on pense de la politique du jeune État hébreu, force est de constater que son gouvernement subventionne son cinéma sans parti pris. Ce qui dans la région en fait une exception exemplaire. Autre singularité régionale : Dan et Aaron (brothers) de Igaal Niddam, sorti en 2009, avec sa mise exergue du divorce entre laïcs et religieux au sein de la société israélienne : deux frères (l'un travaille dans un kibboutz, l'autre est rabbin) se déchirent autour d'un procès révélateur. Un tribunal de Jérusalem doit statuer sur la demande d'exemption du service militaire revendiquée par les ultra-orthodoxes pour les élèves des Yeshivas (écoles dans lesquelles sont dispensés des enseignements liés à l'étude du Talmud). Le sujet aurait pu mettre le feu aux poudres (le professeur Samy Cohen revient sur la place des soldats religieux au sein de Tsahal dans le numéro 124 d'octobre-novembre 2014 de la revue Vingtième siècle). Nullement. Le rôle de Aaron est interprété par un vrai rabbin dans la vie, Baruch Brener, il enseigne la Torah, chante des liturgies dans les synagogues et les mariages. Baruch Brener a courageusement accepté ce rôle malgré les réticences de sa confrérie. Qui plus est, le film (tourné comme un reportage télévisuel, images vidéo, son direct) a trouvé un distributeur, puis il a été acheté par la 1ère chaîne de TV israélienne. L'Académie du Cinéma Israélien l'a projeté à maintes reprises. Pas de représailles.

 

Epilogue

 

Amour de Michael Haneke peut mettre knock-out, son cinéma coups de poing a l'uppercut facile, le crochet généreux qui plaît tant aux festivaliers un brin masos. Voyez plutôt Épilogue (2014) de Amir Manor, un film rugueux et déroutant, tout à la fois. Hayuta et berl, militants fondateurs de la première heure de l'État d'Israël, pionniers socialistes et démocrates, utopistes altruistes et créateurs féconds, ne reconnaissent plus grand-chose de leur idéal de jeunesse dans la société israélienne mercantiliste, individualiste, inégalitaire et belliqueuse parfois des années 2000. Les corps ont vieilli, affaiblis par la maladie, le fils vit loin avec les siens, la mort rôde, la solitude ronge les esprits, les idéaux, restés intacts, deviennent plus un poids qu'une espérance, hors de portée désormais. Le couple finit par se déchirer. Berl, à 88 ans, croit encore à l'engagement désintéressé, Hayuta, quant à elle, lucide ou désabusée, ce qui revient au même, préfère aller revoir Indiana Jones dans un cinéma de quartier de Tel-Aviv. Sans parler de leur confrontation humiliante avec une administration kafkaïenne et autoritaire (une entame de film douloureuse). Ils s'aiment toujours pourtant, et pas qu'un peu. Ils s'offrent un ultime voyage. Le dernier ? Nul besoin dans Épilogue de bander les muscles, d'en mettre plein la vue au spectateur, de le violenter, tout, sauf du Haneke. Na !

 

 

Quelques mots sur Avi Mograbi, le réalisateur israélien de Pour un seul de mes deux yeux (2005), un immense cinéaste, qui, avec Dans un jardin je suis entré (2013) et Z 32 (2009), s'attaque de nouveau au conflit israélo-palestinien. Sans jamais se ménager, Avi Mograbi et son ami palestinien, l'intellectuel Ali (Al-Azhari), voyagent dans le temps et l'espace, évoquent le passé et le passif qui les séparent, les opposent aussi à fleuret moucheté. Ali ne l'épargne pas. Mograbi affronte avec dignité, courage et honnêteté les sujets abrasifs qui fâchent, les contradictions qui gênent (le retour d'Ali en compagnie de sa jeune fille, épatante, sur les traces de son enfance). Un dialogue subtil sans concession s'instaure, élégant et courtois, empreint d'humour et de sous-entendus, par deux acteurs engagés d'un conflit qui endeuille leurs peuples depuis plusieurs décennies ; ils en remontrent ainsi à ceux qui, ici et ailleurs, instrumentalisent la souffrance des populations vivant en Israël et en Palestine à des fins idéologiques, partisanes, religieuses et quelquefois, malheureusement, racistes (l'antisémitisme de salon, entre autres, fait son grand retour). Le tout fait la force de Dans un jardin je suis entré, un documentaire mi-figue, mi-raisin sur une amitié traversée de part en part par la politique et l'Histoire.

 

Dans un jardin je suis entré

 

Un jeune ex-soldat israélien a participé autrefois à une mission de représailles durant la deuxième Intifada (2000-2004) dans laquelle deux policiers palestiniens ont été abattus. Le jeune homme témoigne devant la caméra en compagnie de sa petite amie -d'où une multitude de subterfuges afin que son identité soit préservée. Il cherche par tous les moyens à obtenir une forme de pardon. Avi Mograbi, via des chansons (un choeur antique?), interroge au passage sa propre conduite politique et artistique. La jeune fille soulève des questions embarrassantes. Les réponses apportées par son compagnon ne la satisfont pas. Elle insiste, s'efforce de contenir son agacement, voire sa déception, jusqu'au moment où, découragée, à bout, elle finit par se lever, demande qu'on coupe : fin du film. Un choc. La guerre s'immisce au cœur d'un couple qu'un retour violent du refoulé vient ébranler. Pour beaucoup Z 32 est un des témoignages les plus forts filmés sur la nature du conflit israélo-palestinien. En effet.

 

Z32

 

D'autre part, Carmel (1999) et Lullaby to my father (2011) de Amos Gitaï sont à (re)découvrir, en particulier pour l'actrice Yael Abecassis, héroïne de la série israélienne Hatufim (Prisonniers de guerre), la matrice de Homeland, dont la seconde saison a enfin été diffusée sur Arte, une série qui connaît en outre une seconde vie en DVD. Ce n'est que justice (immanente). Shalom.

 

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Yael Abecassis dans Lullaby to my father

 

 

Publié dans pickachu