A bout de souffle (Respire de Mélanie Laurent)

Publié le par O.facquet

 

à Mélanie Laurent

 

Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque.

A te regarder, ils s'habitueront.

            René Char

 

Respire, le nouveau film de Mélanie Laurent (cinéaste, actrice, chanteuse, journaliste, femme engagée, etc), est en passe de devenir un phénomène de société, rattrapé, voire étouffé par son sujet : le harcèlement sous toutes ses formes. Le boulet. Récemment la jolie jeune femme s'est pointée sur France Inter flanquée d'une psychiatre spécialiste du problème. Mélanie Laurent s'est à l'occasion laissée aller à quelques confessions (aller à con-fesse) sur sa vie privée polluée un temps par quelques vautours de l'esprit. Une thérapie de groupe gratis pro deo. Qui à cet égard n'a pas actuellement un pervers narcissique toxique dans son entourage ? C'est tendance, voire indispensable (et souvent fatigant, osons l'avouer) ; l'époque les porte, remarquez -le tout-à-l'égo (bon polar de Toninio Benacquista). On ne jettera pas la pierre à la belle Mélanie, pas facile de trouver sa place parmi les nombreuses sorties du mercredi, la promotion a ses exigences rédhibitoires. Des figures imposées et imposantes. Vitales. Pas de spectateurs : la semaine suivante, dehors ! Les producteurs veillent aux gains. La presse s'est fait l'écho de ces débats. On a pu lire ce qui suit sur mademoiselle.com : « Pour Respire, son deuxième film derrière la caméra, Mélanie Laurent raconte une amitié fusionnelle qui vire au harcèlement scolaire, avec extrême justesse. C'est un film d'utilité publique, sur un tabou qu'il est urgent de briser ». Rien de moins. Déficit oblige, la place ne sera pas remboursée par la Sécurité sociale. Dommage.

 

Sarah et Charlie

 

À telle enseigne que le spectateur ne sait plus où est sa maison.Va-t-il assister à la projection d'une fiction cinématographique ? Est-il sinon l'invité d'une conférence publique dont le sujet porte sur la violence intersubjective en milieu scolaire, une rencontre orchestrée par de doctes professionnels qui, bien sûr, répondront à quelques questions venues de la salle ? Rien de nouveau sous le soleil. Les progressistes consciencieux usent et abusent de ce procédé irritant. Le film/prétexte otage d'un débat cadenassé, toujours-déjà tranché, sur le monde comme il va ou pas. Agaçant -le syndrome Dossiers de l'écran, les moins jeunes comprendront. Ici de la socio-pathologie partout, là de la politique à revendre. Du lourd et de l'encombrant. Or, à y regarder de plus près, Respire ne dit pas tout à fait ça. Il est plus nuancé, il n'élude en rien la complexité de son objet, sans éviter néanmoins deux ou trois pièges posés sur sa route. C'est la part de vérité de votre serviteur.

 

 

Charlie et Sarah

 

Charlie (Joséphine Japy, épatante) est une jeune lycéenne de 17 ans en classe de terminale. Elle est jolie, sympa et plutôt fine. Elle vit dans une cité pavillonnaire anonyme péri-urbaine avec une mère jeune et dépressive (Isabelle Carré, très pro), le père est toujours en partance, elle n'a jamais vu le loup. C'est la fille unique d'un couple dysfonctionnel (attention : un débat peut en cacher un autre). Elle passe son temps entre le bahut, les pleurs de maman, les roucoulades nauséabondes de papa quand il honore la famille de sa présence fugace, et sa bande de potes. Arrive Sarah (Lou de Laâge, parfaite) en cours d'année. Elle ment comme elle respire -sa mère n'a jamais travaillé dans l'humanitaire en Afrique-, s'invente des arrières-mondes salvateurs. La nouvelle de la classe est belle, intelligente, grande gueule, délurée, sans gêne et prête à pas mal de choses. Elle a tout vu/tout fait : un tempérament de feu apparemment à toute épreuve. Une relation fusionnelle rapidement lie les deux jeunes filles. Elles se choisissent pour le meilleur, et bientôt le pire. L'idylle en effet tourne court. Sa fin sera dramatique. À qui la faute, si faute il y a ? Allez savoir en l'espèce. C'est toute la force du film d'être plus ambiguë que ne le laissent entendre les commentaires acides venus de toutes parts. Pour certains, il y aurait d'un côté Sarah la prédatrice, la beauté du diable, de l'autre : Charlie la victime consentante, presque un cas clinique. Une relation de sujétion mortifère a priori limpide. Un relation perverse avec une coupable désignée d'office : la nouvelle venue, manipulatrice et cruelle. La réalisatrice, à l'instar des chroniqueurs, enjoignent le bavard intrépide d'abandonner d'emblée la piste d'une histoire d'amour lesbien qui ne dirait pas son nom mais s'afficherait. C'est pourtant bien un couple chaste en fusion que filme Mélanie Laurent, et elle le fait d'ailleurs avec talent, sensualité et doigté. Pourquoi le taire (comment taire?) ? Sarah pète un câble. Soit. Charlie aurait toutefois pu s'abstenir de relever publiquement les contradictions chronologiques qui émaillent les laïus de Sarah (une crise de jalousie ?, mettant de la sorte au jour la mythomanie de son amie, au risque de la faire passer aux yeux du monde pour une péronnelle ergotant sur des vétilles. Un manque d'élégance violent. Un coup de poignard dans le dos. Un coup de canif dans le contrat. À la suite de cet incident le film ne sera plus le même. Itou pour le couple que forment Charlie et Sarah. Une séquence gonflée et réussie, tout à la fois : Charlie les pieds dans la mer scrute dans le ciel bleu l'avion dans lequel Sarah s'envoie en l'air. L'eau et le feu, l'une est réservée, l'autre solaire. Charlie et sa mère : une femme humiliée par un homme volage inconséquent, et qui en redemande, s'autorise des passades pour reprendre son souffle, avec l'approbation forcée de sa fille, plutôt amère. Papa n'est pas un père. Un copain, et encore. Sarah vit avec la sienne dans un HLM miteux comme sait les construire et les entretenir notre république sociale. Madame boit, ne travaille pas. Monsieur n'existe pas. Pas de repaires ? Un homme porté disparu. Un père absent. Impair de la cinéaste. Fallait-il plomber le récit via des informations psychosociologiques, censées expliquer in fine le comportement des gamines, des infos refilées en douce au fil du film ? Sans doute pas. C'était donc ça : les parents ne savent plus se tenir : les enfants trinquent ? Laissons cela aux spécialistes. Un mot encore cependant : les choix scénaristiques contestables de Mélanie Laurent ouvrent la voie à une autre impasse. L'accès de rage de Charlie à la toute fin du film et ses irrémédiables conséquences. Passons. Une fois oubliées les scories discutables susmentionnées, Respire prouve qu'il existe par la force et la finesse du jeu des deux jeunes actrices, l'audace du propos, surtout, par le traitement brut d'une histoire singulière, une amitié particulière post adolescente avant le grand saut dans le monde dit adulte, qui laisse place aux tâtons de l'épreuve et de l'aventure.

D'autre part, au-delà du film même, Mélanie Laurent semble avoir sur le tournage vampirisé ses acteurs pour arriver à ses fins, plus précisément Joséphine Japy (Charlie), regards et fous rires similaires, on peut parler de mimétisme et d'identification, processus par excellence de la formation de la personnalité. Respire ; moins un thriller psychologique qu'un tragique film d'apprentissage.

 

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Mélanie Laurent

Publié dans pickachu