Les combattants (Breaking Bad, épisode 10, saison 3)

Publié le par O.facquet

 

 

 

On parvient à se l'avouer in petto en sortant des salles obscures. À plusieurs cela devient nettement plus difficile. Quelquefois, c'est plus fort que soi, il faut se lâcher, l'envie de se confier à des proches l'emporte sur toute autre considération, ça y est, c'est parti, faut que ça sorte, même à mots couverts : le cinéma connaît une période de basses eaux qualitatives, l'ennuie s'impose, le septième art ne transporte plus comme jadis, la déception gagne du terrain, de bon films, certes oui, il en existe encore, bien entendu, de temps à autre, parmi eux beaucoup sont pourtant surévalués, il faut faire comme si, toutefois rien n'y fait, rares sont les œuvres qui remuent au point d'y retourner plusieurs fois d'affilée, une semaine durant, comme autrefois. Les chocs cinématographiques sont perle rare. Il s'agit plus d'aller au cinéma que de voir un film, moins de se mettre en danger que de se changer les idées : une sortie, un loisir comme un autre, ni plus ni moins. La disparition des joutes cinéphiliques enflammées en est un symptôme parmi d'autres. Beaucoup surjouent l'engouement ou le rejet rédimant pour cacher que le roi est nu, voire pour protéger l'outil nourricier. D'autant que la fréquentation des salles de cinéma demeure aléatoire, et que les complexes indépendants font un travail remarquable, toujours courageux, la foi reste intacte (à Tours, Les Studio). Ce ne sera jamais assez dit. Ces propos n'engagent bien sûr que votre serviteur. La discrétion est de rigueur.

 

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                                                                                                  Au risque de se répéter, d'agacer plus qu'à son tour, c'est désormais du côté des créations fictionnelles télévisées, les fameuses séries, que se nichent des trésors à ne plus savoir qu'en faire. Nous avons écrit ici récemment tout le bien qu'il fallait sans doute penser de The Wire, d'Urgences, des Soprano, The West Wing, de Mafiosa, d'Hatufim, et le temps nous a manqué pour prodiguer des louanges, plus que méritées, à la série américaine True detectives, de l'or en barre. Il faudra aussi revenir un jour sur The Newsroom, il y a tant à dire à son sujet. Non, aujourd'hui, c'est de l'ovni Breaking bad qu'il va être question, encore une série venue des États-Unis d'Amérique. Du Nouveau Mexique plus exactement, puisque se plonger dans le genre sériel US c'est prendre un cours sur la géographie du pays de Lincoln. Breaking bad, donc. Une série télévisée américaine de 62 épisodes de 47-55 minutes environ, créée par Vince Gilligan, diffusée de janvier 2008 à septembre 2009 sur AMC aux États-Unis et au Canada. Cinq saisons en tout. Et une multitude de récompenses, dont dix Emmy Awards. Walter « Walt » White, professeur de chimie dans un lycée public, père de famille (un fils handicapé), bien marié (sa femme est enceinte), apprend qu'il est atteint d'un cancer du poumon à un stade avancé. Tout s'effondre. Pour assurer l'avenir financier de sa famille après sa mort, il se lance dans la fabrication et la vente de méthamphétamine en compagnie de Jesse Pinkman, un ancien élève devenu petit trafiquant. Un bon père de famille, un mari idéal devient un hors la loi (nom d'emprunt : Heisenberg), flanqué d'un jeune fou furieux. L'histoire se déroule à Albuberque au Nouveau Mexique. Dit comme cela, rien de particulièrement transcendant. En revanche, dès les premières minutes du premier épisode de la première saison l'affaire est pliée, la messe est dite. Scénario hors du commun, personnages complexes insaisissables, mise en scène inventive, des plans audacieux, le tout toujours à la limite du hors jeu, sur la corde raide, un incroyable toupet : du lourd. Au surplus, une amitié inconcevable, Jesse et Walt, une comédie noire, un thriller irrespectueux, un drame déjanté, amoral, éprouvant à bien des égards un mauvais goût assumé, une énergie provocatrice comme on n'en voit plus sur les grands écrans. Un truc qui fait dire « ils ont osé ! », voire « où vont-ils chercher tout ça ? », pour faire court.

 

 

 

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Arrive surtout l'épisode 10 de la troisième saison, intitulé The fly, réalisé par Rian Johnson, un surdoué . Quelle mouche a bien pu piquer les scénaristes et les réalisateurs ? Du grand art en tout cas. Rien de moins qu'une plongée triviale dans des abîmes métaphysiques insondables. Walt (Bryan Cranston au sommet de son talent), seul dans son laboratoire souterrain, s'échine à écourter la vie d'un insecte volant. Il y met une énergie déconcertante, à telle enseigne qu'il met sa vie en danger. Il ne lâche pas l'affaire, ça part dans tous les sens. En vain. Le diptère est insaisissable. Le combat chtonien est homérique, et il dure. Stupéfaction du spectateur. Jesse (Aaron Paul, parfait, tout en nuances) vient se mêler au combat. La séquence devient surréaliste, la série est shootée aux méthamphétamines. Le jeune homme après bien des gesticulations parvient à occire la mouche, devant un Walt interdit. Entre temps, le prof se sera laissé aller à des confessions intimes profondes, trouvant en son jeune partenaire une oreille attentive et bienveillante. On reste médusé, époustouflé, osons l'avouer, le souffle coupé devant pareille agitation. Admiratif aussi face à un tel culot artistique, un "chef-d'oeuvre phénoménologique de minutie et d'infraperception" (Emmanuel Burdeau). Un kyrielle d'interprétations est envisageable. Le temps de recouvrer ses esprits, de profiter encore de cet ébranlement sensoriel inattendu, laissons à d'autres cette estimable tâche (un mot toutefois : dans la Bible -un livre très prisé aux Etats-Unis- l'obstination endiablée des mouches qui, à peine chassées, reviennent agacer et tourmenter les humains a fait de ces insectes une image éloquente pour évoquer le diable). Breaking Bad a reçu un large succès critique au fil des saisons et des diffusions de par le monde, elle est à présent considérée comme l'une des meilleures séries américaines. Breaking Bad signe surtout l'émancipation du genre sériel, la série en effet rompt définitivement les amarres avec le cinéma et prend délicatement ses distances avec le petit écran : « Il faut franchir un pas supplémentaire. Il faut reconnaître dans la série de Gilian l'hypothèse d'un art proprement télévisuel. Un art qui n'irait pas chercher ailleurs ses influences, et qui se proposerait en sus d'offrir à la télévision un espace inédit d'auto-référentialité. Reconnaître cela, c'est mesurer le chemin parcouru en une quinzaine d'années » (Emmanuel Burdeau)Ceci posé il ajoute : « L'hypothèse d'une télévision venant enfin au jour, une télévision qui ne serait que cela et ne se refléterait qu'en elle-même, coïncide donc avec l'hypothèse inverse d'une fin voire d'une annulation de la télévision. La télévision qui s'atteint est aussi celle qui ne ressemble plus ». Avant de conclure : « Autant d'évolutions qui ont permis aux séries de commencer à se soustraire à la tyrannie des grilles et des programmes pour fabriquer un art autonome, flottant librement dans l'espace mondialisé des images ». Inspiré, Emmauel Burdeau, comme souvent (Cf. Breaking Bad, série blanche, Ouvrage dirigé par E.B., Les Prairies blanches, 2014).

En 2013, la Writers Guild of America affirme que Breaking Bad est une des séries les mieux écrites de l'histoire de la télévision. Brisons là. Du grand art, simplement. Une oeuvre profuse, prolixe et proliférante. Lui, Jesse Pinkman, il s'en moque, il réchappe seul de tout ça en quatrième vitesse, lesté néanmoins d'une culpabilité douloureuse inflexibl.

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Publié dans pickachu