L'autre Tony truand (Mafiosa : qui vole un oeuf vole un boeuf)

Publié le par O.facquet

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Tony, Sandra, Carmen et Manu

 

A mesure que la nécessité se trouve socialement rêvée,

le rêve devient  nécessaire. Le spectacle est le mauvais

rêve de la société moderne enchaînée, qui n'exprime

finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien

de ce sommeil.

Guy Debord, 1967,  La société du spectacle 

 

Eh bien, oui, après une première saison en demi-teinte, en partie décevante, filmée par le réalisateur québécois Louis Choquette, la série française Mafiosa, le clan, diffusée sur Canal+ de 2006 à 2014, a démontré que la création fictionnelle sérielle hexagonale pouvait ne rien avoir à envier à ses concurrentes américaines (Engrenages fait fort de son côté). Une série inégale mais souvent de haute tenue au fil des saisons et des épisodes. Nous sommes en Haute Corse, à Bastia précisément, au début des années 2000. Par la volonté de son oncle François Paoli, Sandra Paoli, avocate de son état, se voit propulsée à la tête d'un puissant clan mafieux (la série s'inspire, paraît-il, de faits réels), au détriment de son frère Jean-Michel, au grand dam et à la colère de son épouse Marie-Luce. La jeune femme va petit à petit asseoir son autorité dans un monde d'hommes, de violences, de meurtres, de vengeances, de haines recuites et rances, d'obsessions mortifères, de rackets en tous genres, de concussion, de népotisme, d'assassinats politiques, de nostalgies minables où les femmes font généralement de la figuration. De l'idée originale de l'écrivain Hugues Pagan au point final apporté par Pierre Leccia, en passant par la transition assurée par le cinéaste Éric Rochant (transition déterminante), la série a trouvé son rythme, s'est forgée une identité, un peu comme s'est métamorphosé le personnage principal, Sandra Paoli, joué par l'étonnante Hélène Fillière qui aura sans doute du mal a passé à autre chose. Cinq saisons de quarante épisodes de cinquante deux minutes chacun. Ne pas trop fournir de détails précis : penser à ceux qui ont, les veinards, tout à découvrir.

 

 

Sandra et Jean-Michel Paoli

 

 

Séduction, manipulation, trahison, de Bastia à Paris, de Figari à Marseille, nourrissent Mafiosa, laquelle n'est pas un simple polar à l'image de ceux que nous inflige la télévision française depuis beau temps, bien au contraire, et pas seulement parce que la série est un roman policier qui se double d'une impitoyable affaire de famille. Encore que le duel au soleil sans pitié que se livrent jusqu'au bout Sandra et Carmen Paoli (surprenante Pharaeelle Onoyan), la tante et la nièce, n'est vraiment pas piqué des hannetons. Mafiosa vaut le détour pour ses audaces formelles, ses recettes narratives, la pertinence des dialogues et la direction d'acteurs, le tout est constamment en mouvement. À cet égard, tout au long des épisodes, la « vérité » reste en suspens, dans une incertitude un brin perverse : loin du réalisateur omniscient qui sait mieux que les personnages ce qu'il ont dans le crâne et qui lance des clins d'oeil complices aux téléspectateurs par dessus l'épaule des acteurs. De surcroît, la Corse est belle, mais on nous épargne heureusement le défilé de cartes postales papier glacé. Les paysages servent l'action, si besoin est, non l'inverse. Les allusions au Parrain de Coppola ne sont pas trop appuyés, jamais déplacés, ils sont même les bienvenus. Sandra Paoli, la jeune avocate pimpante au joli minois des débuts, fragile et gracile, accorte et sensible, devient avec l'âge et les soucis qui vont avec, un monstre froid filiforme et ombrageux, à l'oeil charbonneux, au regard torve, all dressed in black, sans foi ni loi, un corps voûté gagné par l'androgynie, cheveux courts et démarche dégingandé de cow-boy, amours homosexuels, du viril dans une série qui l'est plus qu'à son tour. On élimine à tout va. Une espérance de vie limitée. Ne jamais laisser le spectateur s'ennuyer via un élagage continu et soutenu, qui voit les exécutions et les enterrements se succéder à une cadence vertigineuse : François Paoli est assassiné au début de la saison 1, c'est le tour de Hyancinthe Léandri à la fin de l'épisode 3 de la saison 2, Marie-Luce Paoli est abattue à la fin de l'épisode 6 de la saison 2, Jean-Michel Paoli est tué au début de la saison 4, Orso Paoli est assassiné à la fin de saison 5, Tony Campana passe l'arme à gauche à la fin de la même saison, quant à Sandra Paoli, le suspense est de rigueur. La liste, bien entendu, est loin d'être exhaustive. Quand un acteur décède pendant le tournage ou se voit empêcher de poursuivre l'aventure, une même logique d'efficacité s'impose, un acteur ou une actrice remplace le (la) défaillant(e), c'est le cas pour Frédéric Graziani, mort avant le tournage de l'ultime saison en juin 2013, remplacé par Philippe Corti dans le rôle de Manu (un phénomène celui-là), d'Antoine Blaster qui succède à Patrick Dell'Isolla dans le rôle du commissaire Rocca dans la deuxième saison, de Linda Hardy, enfin, qui remplace Héléna Noguerra dans celui de Livia Tavera (pourquoi nous-a-t-elle lâchement abandonnés ?). Quelques pointures passent, Marisa Berenson, Hippolyte Girardot, Asia Argento, Jean-Pierre Kalfon, par exemple, ou trépassent, Jean-François Stévenin, Joey Starr, Erick Desmarestz, pour ne citer qu'eux. Un Tony peut en cacher un autre. James Gandolfini, inoubliable Tony Soprano (paix à son arme), là où il sévit, doit être fier de la prestation d'Éric Fraticelli, qui campe avec talent Tony Campana, un mafieux sans scrupules, roublard et faussement lourdaud, un type fin dans un monde de brutes, ça ne vous rappelle rien ? Cinq saisons durant, Mafiosa aura offert une galerie chamarrée de beaux personnages, comme rarement la fiction sérielle ne l'avait fait en France jusqu'à présent. À l'instar de Jean-Pierre Kalfon, dans le rôle de Toussaint, dont le jeu touche à la perfection.  

 

Sandra Paoli

 

 

                                                                                                               Si quelques fantômes hantent la série, François et Jean-Michel Paoli par exemple, l'amnésie s'impose le plus souvent, prend le pas sur le piège psychologique toujours à l'affût, au risque de quelques incohérences sans importance. Il faut passer à autre chose, ne pas lester le récit de cadavres encombrants. Aller de l'avant, encore et toujours, ne pas toucher à la régression addictive du spectateur, d'autant que "la série répond à un besoin infantile d'entendre inlassablement la même histoire, d'être soumis au retour de l'identique -transformé de manière supercielle" (Umberto Eco). Les amants vite refroidis de Sandra Paoli n'encombrent pas sa mémoire, Rémi Andréani (l'excellent Fabrizion Rongione, vu dans Un village français) et Nader (Reda Kateb, qu'on ne présente plus). Un ami tombe, un autre prend la relève. Un ennemi calanche, on s'en lave les mains. Tous oublieux nos Corses ? Le temps c'est de l'argent. Faire de l'argent prend du temps et de l'énergie, ne pas s'embarrasser de ses monceaux de macchabées, des freins à la bonne marche des affaires et du récit (qui ne font qu'un, non ?). L'argent n'a pas d'odeur, et un cadavre ça pue.

 

Charly et Sandra Paoli

 

 

 

Surtout, Mafiosa réaffirme crânement que face aux questions métaphysiques les plus essentielles, face à l'énigme du mal par exemple, seul l'art, ou la foi, sont à la hauteur. Voyez le romanesque de Mafiosa : tout est dans l'équivoque assumée, l'ambiguïté programmée, l'esprit de perplexité (fin ouverte). Il faut sortir indemne de ce face à face avec l'enfer. Sandra Paoli est sans conteste un personnage maléfique. Il en faut de la résistance pour ne pas donner son âme au diable -à la diablesse. Mafiosa est une sinueuse allégorie de la lutte que se livrent le bien et le mal. D'où ce huis clos de plusieurs années qui réunit des individus plus ou moins recommandables (Mafiosa est aussi une tragédie : Sandra Paoli, prisonnière de son destin, l'aveugle fatum, n'a de cesse de répéter qu'on ne lui a jamais laissé le choix,voir à cet égard la scène finale, grandiose, où elle se noie dans les images de son enfance, les armes déjà, le frère toujours). Soit. N'empêche ! Hors champ est maintenue rien moins que la société corse, la grande absente finalement de Mafiosa, une société qui ne se réduit pas à une bande de mafieux victime d'un turn over frénétique, en guerre avec les pouvoirs publics, la police, l'institution judiciaire, voire les indépendantistes du FLNC, quand ils ne se flinguent pas entre eux. On travaille en Corse, on y étudie, comme partout ailleurs : on y fait bien des choses. À ce sujet, on reste sur sa faim (charcuterie et fromages corses pourtant). Le soleil a fait l'amour avec la mer, l'Île de beauté est née de cette union.

 

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Publié dans pickachu