Live wire (un été à Baltimore)

Publié le par O.facquet

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   The Wire

 

 Quel plus beau personnage que Columbo, et

 qu'est-ce qu'elle a créé, la télévision française,

 pour rivaliser sur ce terrain-là ?

 

       Serge Daney, 1987

 

 

This is America

      Jimmy McNulty dans The Wire

 

Tu mangeras leur merde

      Burrel à Rawls dans The Wire

 

Récemment encore, écrire sur les séries télévisées suscitait souvent une moue dubitative, une réprobation mesurée, au mieux un intérêt poli mais discret. Le 23 octobre 1987, dans les colonnes de Libération, Serge Daney écrit : « Il n'est pas possible d'évoquer l'existence des séries télévisées américaines sans provoquer, en France, un vague tollé. Ces séries auraient tous les torts : débiles, elles seraient également aliénantes ; américaines, elles seraient du même coup impérialistes. Leur manque de qualité serait criant, leur bassesse avérée et leurs prix bradés. Pire : ce seraient les mêmes qui, de diffusion en diffusion, auraient déjà pollué plusieurs générations de petits enfants hexagonaux. Se faire l'avocat de ce diable-là n'est jamais aisé ».  L'exercice relève aujourd'hui de la figure imposée, sous peine de passer pour un béotien, un fâcheux, au pire un primaire. Or, longtemps, les défenseurs des dites séries le furent pour des raisons snobs ou de second degré. Ce sont leur bêtise même et leur manque de prétentions intellectuelles qui les rendaient attachantes et délectables pour l'intellect. Comme le temps passe.  

                             Bunk et McNulty dans The Wire    

                                     

Les médias sont désormais aux avant-postes : les séries font la une des journaux et des magazines (Télérama, de nouveau, fin juillet 2014, par exemple)  ; rubriques et hors-séries, revues spécialisées (TV Series), articles fouillés (ou non), émissions de radio ou de télévision leur sont consacrés, et il faudrait plusieurs vies pour s'approprier ce qu'on en dit sur le Net. Tout le monde (ou presque) en parle pour les encenser (pas toutes, quand même).

L'université prend la chose très au sérieux. On pense bien sûr à Stuart Hall et à ses cultural studies, aux nombreuses publications d'ouvrages, un exemple parmi d'autres cette année : Les séries américaines, la société réinventée ?, un essai coordonné par Amélie Blot et Alexis Pichard ; sans oublier les colloques, séminaires et autres cours (sur « l'objet séries »). Urbanistes, sociologues, économistes, psychologues, criminologues, historiens, sémiologues, géographes (dans The Wire, l'immersion du temps dans l'espace), linguistes (dans la même série, le langage est un des personnages centraux), politologues, anthropologues, la liste est longue, se penchent sur la question. Sudation assurée en milieu fermé -lourde charge dans la saison 4 de The Wire : un universitaire ignore tout de la réalité du terrain scolaire, seules l'animent des préoccupations purement académiques. Les têtes chercheuses les mieux faites en ont fait un passage obligé. Le sociologue Jean-Pierre Esquenazi pose la question : Les Séries télévisées. L'avenir du cinéma ? Répondre non. En reparler. S'expliquer.                                                                                      

Oublié le frisson du contrebandier, envolée la satisfaction de l'amateur sans ambition, disparue la fierté du défricheur isolé, voici venu le temps des savants, au risque du jargon stérile et de l'académisme contagieux, que l'on sent déjà poindre dans Mad Men ou Boardwalk Empire.

 

     Omar dans The Wire                                                                                                                                                                                                                           

L'institution a repris le dessus. Comme d'habitude. Comme souvent dans The Wire. Le temps n'est pourtant pas loin où il fallait se bagarrer ferme pour imposer dans la douleur Urgences, Friends, Ally McBeal ou Alias. Il faut dire que Prison Break, Sex and the city, Lost, Desperate housewives, Oz, The West Wing, Les Soprano, Treme, Boston public, Breaking bad, Homeland ou Six Feet Under, dans le désordre, ont filé un sacré coup de main. Après tout, tant mieux, c'est bien le moins, puisque le but recherché était de les faire connaître et reconnaître. Mission accomplie. Ne surtout pas jouer les coquettes. Il va s'agir désormais moins de les imposer qu'entreprendre un tri bienveillant et sélectif. De les protéger au passage d'un possible embourgeoisement, c'est-à-dire d'une probable boursouflure.

 

Bubbles dans The Wire

 

Avant d'entrer dans le détail, quelques considérations générales sur un succès mérité, sur les ambitions légitimes des séries. Si, comme on l'entend un peu partout, nous vivons un âge d'or du genre, force est cependant de reconnaître que, de Columbo (où la question n'est plus la question « qui ? » mais la question « comment ? ») à NYPBlue, Law and Order ou Hill Street blues, en passant par Mission impossible (le thème de la programmation, comme dans Columbo), Le Prisonnier ou Chapeau melon et bottes de cuir (récupération du talent et du savoir-faire de la série B), et pourquoi pas Amicalement vôtre, la qualité n'a pas attendu le nombre des années. Déjà, c'est à l'intelligence du spectateur qu'on s'adressait. Il est vrai que les séries constituent actuellement des œuvres spécifiquement télévisuelles dans leur forme même (Twin Peaks de David Linch, au début des années 1990, l'oeuvre matrice). S'affirme un langage proprement sériel né des contraintes spécifiques au format, du découpage en saisons et épisodes de 26 à 58 minutes, interrompus ou non par des plages de publicité de plusieurs minutes. L'ensemble devient un miroir de la vie inédit, une réserve inépuisable d'expériences et de situations exemplaires, auxquels on peut volontiers faire référence.                                 

  Elles portent en elles de véritables interrogations. Elles sont conçues autour d'un questionnement sur des valeurs et sur certaines manières de voir le monde. Les séries interrogent les grands problèmes qui fondent l'humaine condition, et questionnent notre rapport aux autres et au monde. Le tout forme un ensemble de récits à travers lequel notre temps se raconte, donc se reconnaît, composant ainsi une mythologie originale. Qui plus est, elles arrivent de partout, à un rythme soutenu : Scandinavie (Borgen), Israël (Hatufim), Nouvelle Zélande (Top of the lake de Jane Campion), Australie (The Slap), Royaume Uni (Downton Abbey, Broadchurch), France même (Un village français, Engrenages, Mafiosa), comme quoi rien n'est jamais perdu.

 

Carcetti dans The Wire

 

Une série entre toutes mérite d'être saluée, louée avec force, cœur et conviction, il s'agit de The Wire (Sur écoute) créée par David Simon, un ancien journaliste du Baltimore Sun, lequel a remis ça récemment avec l'immense Treme (La Nouvelle Orléans à l'heure de l'après-Katrina). Sur écoute (The Wire) a pour sujet la criminalité dans la ville de Baltimore, Maryland, aux États-Unis d'Amérique, une métropole composée d'une  population en majorité afro-américaine, toujours avec le fil conducteur du trafic de drogue, à travers la vision de ceux qui en vivent, en souffrent, en parlent, en profitent ou le combattent : policiers, trafiquants de tous poils, gens de loi, politiciens, profs, journalistes, simples résidents (d'honnêtes citoyens), etc. The Wire suscite l'emphase, encourage l'hyperbole. Elle le vaut bien : la série est la plus aboutie du lot, malgré quelques réserves -il ne faut tout de même pas exagérer. En parler jusqu'à plus soif autour de soi et ailleurs, aux jeunes et aux autres. Ce truc va marquer son époque (et les suivantes, espérons-le). Un peu de provocation : il y a ceux qui l'ont vue et les autres (qu'ils n'en prennent pas ombrage, tout reste à découvrir : les chanceux !). Un sit-drama à nul autre pareil, ancré dans le quotidien, aussi banal soit-il. On sait une fois le dernier épisode clos qu'on pourra dire toute honte bue : il y aura eu un avant et un après Sur écoute. Na !                                                                                                       

 On reste interdit devant la volonté à chaque saison réaffirmée de saisir les êtres dont le destin paraît déterminé par l'Histoire qui les happe (une des limites discutables de la série). The Wire dirige une chorégraphie de la violence urbaine, elle témoigne de la guérilla qui ravage nos jungles urbaines postindustrielles, avec son répertoire de mouvements qui constitue une grammaire visuelle du combat de rue irrigué par la drogue, sa vente et la vaine répression de ce trafic (l'immense gâchis aux États-Unis de la « war on drugs »). Sur écoute : une fable cynique de l'Amérique urbaine ? Peut-être. À l'instar du meilleur cinéma, The Wire renoue avec la vocation première du journalisme : narrer le vrai, sans jamais rien occulter de ce que celui-ci peut avoir d'insoutenable ; en un mot, rétablir la croyance fragile en l'information. Sur écoute s'échine à informer, pour rendre le monde à la fois toujours neuf et intelligible, autant que faire se peut. Des sociologues et des anthropologues urbains se sont immergés dans les quartiers de la ville pour participer ensuite à la rédaction des scénarios aux côtés de D.Simon et de Ed. Burns (ancien policier, puis enseignant à Baltimore), les deux « showrunners » (concepteurs de la Bible). The Wire est une série culte outre-Atlantique, et connaît en France un important succès d'estime. Elle s'est imposée comme une référence universitaire : elle est la plus étudiée par les sciences sociales (cf. The Wire, L'Amérique sur écoute, 2014, sous la direction de Marie-Hélène Bacqué, Amélie Flamand, Anne-Marie Paquet-Deyris et Julie Talpin).

 

L'Unité spéciale dans The Wire

 

Avec son aspect quasi-documentaire, la série est portée aux nues depuis 2002 par la critique qui salue sa représentation crue et réaliste de la (sur)vie urbaine, son exploration profonde des thèmes sociopolitiques de l'Amérique des années 2000, malgré un succès commercial limité. La série a néanmoins reçu pas loin d'une cinquantaine de nominations et une quinzaine de prix prestigieux dont celui du Times Magazine pour le meilleur show TV en 2002 et le prix Edgar Allan Poe en 2007. Le New York Post l'a saluée comme la meilleure de l'histoire de la télévision américaine (à juste titre?). The Wire a été en outre choisie un temps par l'Université de Harvard pour syllabus de ses cours sur l'inégalité urbaine. Elle a fait l'objet de six numéros spéciaux de revues scientifiques relevant de champs disciplinaires différents et d'au moins six ouvrages collectifs.                                                                                                           

Son fonctionnement romanesque n'est pas nouveau et nombreux sont les commentateurs à ramener The Wire vers les grands romanciers du XIX° siècle : Dickens, souvent cité dans la cinquième saison, Tolstoï, Balzac, Hugo, ou Zola, Flaubert même, pour la profondeur de ses analyses. D'aucuns prétendent même qu'elle actualise le motif classique de la tragédie grecque, pour la contradiction entre le fatum (ici les institutions, forces postmodernes de l'Olympe) et la vaine volonté protéiforme des personnages (Jimmy McNulty rattrapé par ses vieux démons, la consommation compulsive d'alcool et de femmes, les échecs répétés de Colvin). Une tragédie privée de tout moment cathartique. Des critiques discutent du reste ce parti pris par trop pessimiste. La fameuse tension entre individu et système. Le topos du sujet contre le système, décentré dans un inextricable dédale de relations interindividuelles. En reparler.

 

Journalistes du Baltimore Sun dans The Wire

                                                                                              

 Sur écoute n'est pas cependant un succédané de qualité des grands romans de jadis (une précision indispensable en France, un pays au dernier point littéraire). L'attrait et l'intérêt du médium sériel sont multiples.  

La série intègre ainsi étonnement des éléments du récit fantastique cinématographique (les toxicos d'Hamsterdam -un pandémonium, une cour des miracles de notre temps- errent tels des zombies échappés d'un film de G. Romero, les gamins dans la saison 4 en voient partout), et elle reste de bout en bout souvent très drôle : dialogues subtiles, la série est bavarde, et comique de situation parfaitement chantourné : Kima victime des blagues de potache de ses collègues, faire passer une photocopieuse pour un détecteur de mensonges (allégorie de la crédulité du spectateur ?), un van qui fait le tour des États-Unis : le running gag de la saison 2, les cravates coupées accrochées au mûr, etc.                                                                 

Les clins d'oeil au cinéma sont en outre légion : Omar, en cow-boy queer marmoréen vêtu d'un large manteau, venu d'Il était une fois dans l'Ouest (l'audace queer de The Wire), le duel classique au pistolet Omar/Mouzone filmé en plan américain aux tons sépia : tous les codes du western sont convoqués, Apocalypse now pour la musique de Wagner -la chevauchée des Walkyries- dans les rues de Baltimore lors d'une intervention policière musclée, l'officier Colvin en butte à la stupidité de sa hiérarchie, comme le colonel Dax dans Les sentiers de la gloire, L'Impasse de Brian De Palma (la sortie toujours déçue du gangstérisme), Le Parrain 3 pour la désillusion finale : le monde de la loi est aussi un monde du crime -pas de rédemption-, Malcom X de Spike Lee pour « frère » Mouzone (Nation of islam) à la diction irréprochable et à la politesse maniérée, pour ne citer que ces films. Références en forme d'allégeance révérencieuse du faible au fort ? Pas du tout. On traite dorénavant d'égal à égal. On se fait signe entre cousins. Des origines communes, mais des chemins désormais autonomes. Pas d'étanchéité totale en tout cas. De surcroît, la série même s'impose à présent comme une référence : lorsque survient la police, les dealers/guetteurs empruntent leur cri d'alarme à Hawaï police d'Etat.

 

Kima dans The Wire

                                                                                   

The Wire est géniale en ce sens qu'elle parle de sujets maintes fois traités, avec des formes neuves qui permettent de penser des choses nouvelles (le cinéma s'essouffle, c'est une autre histoire).                                                                                     

  Prenons une séquence stupéfiante : pour éradiquer le crime qui saigne une partie de Baltimore, les pouvoirs publics décident de dynamiter des tours HLM mal famées. Une poussière blanche, une poudre asphyxiante s'infiltre insidieusement partout dans le quartier, une infiltration apparemment irrésistible. La blanche n'a pas fini de sévir. Pas de veine. Les politiques s'attaquent aux conséquences du problème pour ne pas avoir à se confronter aux raisons de la colère : la dérive erratique et mortifère du capitalisme de notre temps, la paupérisation des services publics, le chômage, la pauvreté, l'indigence endémique, les coupes budgétaires, l'obsession du chiffre et de la statistique, le mépris assumé, le manque de courage institutionnalisé, la démagogie comme politique. Une plongée dans les rouages du système policier, un focus sur l'impuissance, le délitement et le dysfonctionnement de la hiérarchie. Toutes ces institutions (la justice, la police, le champ politique, l'école, l'administration, la prison) aujourd'hui défaillantes, donc agressives. Aux confins du réel et de la fiction, The Wire ne dit pas autre chose soixante épisodes durant, d'une heure chacun. Sur écoute et la ville américaine, un contrepoint au discours néolibéral ? À voir. À cet égard, dans un épisode de la troisième saison, un inspecteur soucieux de la situation, défait devant ce long lamento, s'entend dire : « Tu ne serais pas communiste par hasard ? ». No comment. Toutes les saisons sont centrées sur un aspect différent de la ville de Baltimore -finalement le plus grand personnage de la série-, chacune possédant sa propre problématique.                                             

Le thème de la première saison se concentre sur la guerre entre la police et les gangs dans l'ouest de la ville, l' « hyperghetto ». La deuxième se focalise sur le port marchand décadent, lieu de contrebande, de trafics et de différends avec les syndicats, donc sur la vie ouvrière résiduelle des docks. La troisième s'arrête sur les luttes pour le pouvoir (les primaires démocrates en vue des élections municipales et le leadership social). La quatrième se fixe sur le système éducatif et l'éducation des gamins de la pègre. La cinquième et dernière saison est centrée sur les médias de la ville (la presse écrite notamment). Secteur par secteur, l'un après l'autre, s'éclairent les quartiers de Baltimore et les différentes strates de son organisation.                                                                

L'Unité spéciale dans The Wire

                   

À la différence d'une série comme 24 heures Chrono, The Wire prend le temps de parcourir divers lieux dans le seul but d'y scruter avec soin les visages. La narration dans The Wire reste lente, pleine de conversations obscures, dans des situations qui donneraient lieu dans d'autres séries à des scènes d'action brutales.                                                                                                           

 Il faudrait ainsi étudier à la loupe le montage de cette série chorale en forme d'objet hybride à entrées multiples, le temps laissé à chacun, à chaque situation, tous et toutes complexes, la vaste stratégie de brouillage des pistes, au prix d'un certain égarement, afin de rendre compte du parfait équilibre fictionnel échafaudé par les scénaristes et les différents réalisateurs, et l'absence de musique extra-diégétique comme de ralentis ou de voix-off, pour qu'apparaisse la chose même en dehors de toute médiation. L'écriture audiovisuelle de la série est faussement lisse. Sobre, elle enferme chacun dans une sorte de soliloque, un rythme nonchalant qui permet l'expression des facettes multiples et complexes des personnages, leurs activités propres. Les liens qu'ils nouent entre eux sont détaillés, dans des séquences qui se succèdent sans liens apparents autres que leur simultanéité. Ne pas se méprendre : une profonde solidarité existe entre les acteurs de cette tranche de vie urbaine. Aucun espace n'est totalement clos. Les espaces sont interconnectés. Régulièrement s'assemble ce qui semblait indépendant. Il existe un entrelacs d'échos thématiques. D'où l'intérêt sociopolitique de The Wire.

  

Gamins de Baltimore dans The Wire

                                                                                             

D'autre part, si l'intrigue se donne d'emblée comme une intrigue policière, elle dépasse vite les catégorisations traditionnelles de la fiction sérielle. L'exploration des dysfonctionnements des institutions urbaines et l'examen de l'interaction problématique entre race et classe prennent le pas sur la trame narrative policière, et, en conséquence, sur la technique narrative même. La dynamique narrative est à cet égard étonnement lâche : une multitude de héros, des intrigues et des personnages importants abandonnés en cours de route, des tensions dramatiques désamorcées, pas de cliffhangers (moments interrompus de suspense intense, en particulier en fin d'épisode) à répétition, un ensemble peu spectaculaire.                                                                                     

Une mention spéciale pour l'évolution des personnages au cours des cinq saisons : le genre sériel permet un travail d'une finesse insoupçonnée (Prez, flic raté puis enseignant talentueux et audacieux, le fragile lâcher prise de McNulty, l'ascension de Daniels, les efforts faits pour singulariser Bubbles, lui donner une épaisseur, face à la déperdition de l'identité dans les grandes métropoles). Jusqu'aux plus insignifiantes arcatures qui ont été soignées : de beaux ciels bleus, des cadrages travaillés sans afféterie.                                                                                   

Quel projet fictionnel récent ou à venir peut rivaliser avec The Wire, la série préférée de Barack Obama, un Président fasciné par le personnage d'Omar, un Robin des bois trash, un héros de légende démoniaque ? Une série somme, un formidable support de réflexion, un précieux outil pédagogique pour mettre au jour les transformations de la ville postfordiste, les conséquences raciales et sociales des inégalités et des politiques urbaines. Le décryptage des messages est évidemment l'argument central de The Wire : Les Grecs dans la saison 5 exigent de Marlo de l'argent propre, ce dernier rapplique avec des billets neufs. Peut mieux faire.

 

 

 

La fraternité (le contraire de la fratrie) qui lie les policiers de l'Unité spéciale de la police de Baltimore (sans oublier l'indic Bubbles et le procureur adjoint Rhonda Pearlman) est en filigrane un des points forts de la série. Un lien qui fait se substituer les liens du sens aux liens du sang (et il en coule !). Se fabrique de la sorte petit à petit une famille de substitution (fragile et à géométrie variable) pour faire face aux vicissitudes de l'existence, au délitement des institutions, aux déterminismes sociaux, au règne sans partage de l'amour-propre et de l'égoïsme, à la nécrose du tissu social et aux aléas d'une rude vie de policier (l'adoption est d'ailleurs un des thèmes prégnants de la série). Le brillant flic de l'ombre Lester Freaman (l'excellent Clarke Peters), par exemple, un second rôle qui n'en a que le nom, en pater familias indulgent. Quelques noms pour mémoire, et la liste n'est pas exhaustive : l'inspecteur James « Jimmy » McNulty, l'inspecteur Lester Freamon, l'inspecteur William « Bunk » Moreland, le lieutenant Cedric Daniels, l'inspectrice Shakima « Kima » Greggs (très beau personnage, une femme avec des femmes), l'inspecteur Roland « Prez » Pryzbylewski, l'inspecteur Ellis Carver, le sergent Jay Landsman, l'agent Thomas « Herc » Hauk, le big chief Howard « Bunny » Colvin, la procureure adjoint Rhonda Pearlman, l'agent Beatrice « Beadie » Russel, sans oublier l'ineffable Reginald « Bubbles » Cousins. Un repli grégaire archaïque, aussi, sans doute. À l'instar des gangs, à l'intérieur desquels des familles se forment, pour le pire. Sans parler des familles biologiques toxiques et pathologiques tout à la fois.                                                                                     

 Arrêtons-nous un instant sur le cas McNulty. Pour obtenir les moyens de boucler une enquête légitime, l'inspecteur invente de toute pièce une affaire de meurtres en série. Il se fait démiurge, inventeur d'un tueur de SDF. Le faussaire parviendra à ses fins mais n'en sortira pas totalement indemne. The Wire plus largement nous dit ici quelque chose de la création artistique où le vrai jaillit du faux (l'artifice de la fiction), McNulty est hégélien en ce sens que pour lui le faux est un moment du vrai. Les truands se font prendre la main dans le sac. McNulty remet en marche la machine à fiction qui de la sorte ne se laisse pas enfermer dans l'analyse concrète d'une situation concrète. Le journaliste du Baltimore Sun, Scott Templeton, quant à lui, est un fieffé menteur malfaisant, il part du principe que le vrai est un moment du faux, en fidèle disciple de Guy Debord. Scott est plus une figure générique qu'un personnage, l'incarnation du mensonge, un miroir fidèle et complaisant du système. Le journaliste constitue la mise en abîme de ce contre quoi la série s'est construite (il ne voit pas les choses qui se présentent à lui).                                                                                                 

 Dans The Wire tout le monde (presque) en prend pour son grade (l'actuel laxisme des adultes, par exemple, les parents ne sont pas à la fête). Inutile d'insister. Dieu fasse qu'une telle œuvre voit le jour en France, le plus tôt sera le mieux. Certains en tremblent déjà.

 

La pègre se détend dans The Wire

 

Un mot encore toutefois. Le caractère toujours désespéré des combats menés par les différents protagonistes en a agacé plus d'un. Un parti pris du désespoir qui fait fi en particulier de l'action collective et du mouvement communautaire locale. La victoire définitive du déterminisme social sur la liberté ontologique de chacun ? The Wire est sans conteste plus qu'à son tour accablante, au delà de sa construction, de son mode d'écriture et de sa charte visuelle. La liberté de format et de ton de l'oeuvre n'est pas en cause. Rien n'est dit dans la série sur le travail des mouvements sociaux, en particulier celui des organisations communautaires de Baltimore, parmi les plus puissantes des États-Unis d'Amérique. Nulle réforme féconde : compromissions financières, tractations politiques nauséabondes, mensonges médiatiques, nul combat porteur d'espoir, tout conduit (à première vue) à l'échec, à la dysfonction, à une dysphorie systématique qui emporte tout sur son passage, ne reste que l'inertie, la glu d'un présent fait de souffrances et d'inégalités, sans passé ni avenir, sans lendemains qui pourraient chanter, chacun est voué le plus souvent à l'aboulie, au découragement (le renoncement symbolique et provisoire de McNulty), à la procrastination (pas toujours, coup de chapeau au coach, pour sa patience et son jeu de jambes, sa droite, sans oublier le prof Prez, des gouttes d'eau, malheureusement, dans un océan de résignation coupable). Le découragement entrave parfois toute velléité d'action (Bubbles et la drogue, longtemps). Il y a, en effet, dans ce charivari, quelque chose de désespérant.                                                                                       

Impossible de sortir indemne de The Wire, de ne pas y laisser des plumes, tant le spectateur est sollicité sans cesse par des procédés esthétiques fortement innovants et déstabilisants, on le force sans cesse à se situer dans la complexité déconcertante des ramifications de la série -à l'image des personnages. Il fait partie intégrante du dispositif, pas question d'imaginer que ça n'arrive qu'aux autres.

À défaut d'être subversive, moins encore révolutionnaire (est-ce le rôle d'une création artistique, de toute façon ?), The Wire propose quelques utopies fécondes plausibles (Philippe Mangeot, « saison 4. Genèses », in The Wire. Reconstitution collective, p 115), la légalisation de fait de la drogue, la discrimination positive au collège, la fin des examens, le sauvetage désespéré du port de Baltimore dans un contexte d'une économie globalisée, autant d'expérimentations qui éloignent la série du strict et sec constat sociologique, partant en font une oeuvre fictionnelle à part entière. Sur écoute gratifie le téléspectateur de nombreuses fulgurances poétiques ou esthétiques. Dans la deuxième saison, c'est d'esthétisme industrielle qu'il s'agit. Dans le port de Baltimore il y a des marins qui chargent ou déchargent des conteneurs multicolores, lesquels, agencés comme ceci ou comme cela, forment une tableau abstrait à jamais inaboutie, un jeu de couleurs qui tranche avec un récit à fois sombre et douloureux. Une performance, en quelque sorte. On peut également y voir un miroir du processus narratif composé de multiples emboîtements sans fin. Ou une allégorie colorée des multiples récits qui composent cette mosaïque sérielle.

 

McNulty et Bunk, la célèbre scène des "fuck" dans The Wire

 

D'où ce voyage ténébreux de 60 épisodes qui vous laisse comme essoré, peu d'échappatoire, et un danger : que face à cette violence froide, cette haine inextinguible, devant l'absence d'espoir et l'incapacité des décideurs à offrir un point de fuite, du peu d'amour offert en partage, malgré quelques moments de tendresse, devant cette guerre qui ne dit pas son nom, en présence de la victoire du mal, l'envie irrésistible de tout envoyer bouler d'un revers de main finisse par l'emporter. Un tous irrécupérables en forme d'exutoire succéderait alors à ce défilé de cadavres de tous âges, dont le mausolée criminel mis au jour dans le quartier ouest restera comme l'apogée de l'interminable série de meurtres en tous genres que le spectateur se sera infligée, épisode après épisode (trois cents assassinats environ tous les ans à Baltimore, les victimes sont jeunes généralement : une hécatombe). Chris et Snoop (deux beaux psychopathes, des sociopathes, oui, aussi) tuent comme un nazi tuait, de sang-froid, sans sourciller ni hésiter un seul instant. Débarrassez-moi vite de ce nihilisme devenu insupportable. Fermer les yeux devant ce spectacle macabre insensé. Une célébration du triomphe sadien du vice sur la vertu ? Il nous a fallu pourtant tout soutenir du regard.

 

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Snoop dans The Wire

                                                     

On lit souvent que Simon et Burns se sont gardés de pointer du doigt les personnages et leurs motivations propres (à voir). Pas d'auteur tout puissant, de deus ex machina. Soit. Toutefois, l'idée d'une structure globale de la société dans laquelle se débattent les protagonistes de la série et la multitude des situations et des phénomènes empêchent-elles toute forme de classification morale ? Est-il condamnable de ressentir de la répulsion ou au contraire une réelle empathie à l'égard de tel ou tel personnage ? Faut-il ranger le libre arbitre au magasin des accessoires ? Que certains d'entre eux ne soient ni bons ni mauvais, personne n'en disconviendra, à l'image de leur évolution, au gré des circonstances, au fil des saisons (le maire Thomas Carcetti, Omar, Herc, McNulty). Bubbles, venu de nulle part pour y retourner souvent, un des rares personnages à traverser les cinq saisons, ils sont rares, est emblématique du caractère finalement philanthropique de The Wire : sans-abri, vendeur ambulant de tout et de rien, humaniste, loyal et fidèle, junkie, dealer à l'occasion, la bonté même, inégal, généreux, indicateur professionnel, altruiste et paumé, c'est un personnage exemplaire. Dans la dernière saison Bubbles (re)devient Reginald, un sujet à part entière. D'autres persévèrent dans leur être, l'avidité, la haine et la vengeance sont les moteurs qui les font avancer (Marlo). Bien entendu, les positions sociales sont figées, même si les protagonistes sont irréductibles à une série d'identités typiques (exit le documentaire animalier) : chacun rejoint toujours la sienne en silence, au risque de se sentir dé-placé (D'Angelo « d » Barksdale se sent perdu dans le restaurant huppé où il a invité sa girl-friend à dîner, la conseillère b.c.b.g. en communication et McNulty simple flic, Stringer et les promoteurs immobiliers, Marlo qui préfère le goût du sang à une soirée d'affaires dans la dernière saison). Cependant, comprendre ne veut pas dire excuser. On montrera donc vis-à-vis de certains protagonistes une plus grande circonspection (Avon, Proposition Joe ou les égorgeurs grecs). Il n'est pas interdit d'émettre un jugement moraliste sur certains parcours (le sénateur Davis est un politicard véreux, point barre). Mince alors. Daniels à la toute fin de la dernière saison préfère la démission à la compromission. Comme quoi. Sonder ensuite cette déshumanisation, bien sûr, ce qui conduit à se demander quelles conditions sociales peuvent pousser un jeune homme à abattre à bout touchant un vieux copain d'école. Le malaise ne se dissipera pas d'un coup de baguette magique. Que faire de ces réformes vouées à l'échec, des initiatives émancipatrices condamnées d'avance ? Certains auraient souhaité que la série apporte quelques réponses définitives, dépasse les contradictions mises au jour, dépassement dialectique, mais à l'impossible nul n'est tenu, une fiction n'est pas un programme politique. Au mieux un coup de boutoir dans le système. C'est le penchant social-démocrate de la série. Le démocrate Carcetti fait ce qu'il peut, avec les moyens du bord. Compromis ou compromissions ? Allez savoir. Il a été durement égratigné par une certaine critique qui a vu en ce politique le parangon de l'arriviste opportuniste sans conviction. Jugement excessif. Passons. Défier le récit des puissants, combattre une image par une autre image, l'entreprise est déjà suffisamment audacieuse, non ? Alors, en définitive, Sur écoute, progressiste ou réactionnaire ? Sempiternelle question, loin d'être tranchée. Une pensée pour le culot de la chaîne câblée américaine HBO qui a produit et diffusé la série, et tant d'autres -comme l'indique son slogan « It's not TV, it's HBO ». Et finalement quel succulent paradoxe de finir addict d'une série addictive dont l'addiction est une des matières premières. The Wire : un choc abyssal.

 

of, Tours/Paris, été 2014       

Publié dans pickachu