Château de sable (La vie de château de J.P. Rappeneau)

Publié le par O.facquet

 

Idiot cherche village

        Pierre Dac

 

La vie de château de Jean-Paul Rappeneau sort en Janvier 1966, la même année que La grande vadrouille de Gérard Oury (en décembre exactement), en 1973 s'impose sur les écrans Mais où est donc passée la septième compagnie de Robert Lamoureux, trois années plus tard arrive Le jour de gloire de Jacques Besnard. Quatre films qui tournent en dérision l'occupation allemande et la vie des Français au cours de ces sales années (1940-1945), avec justement comme but inavouable, celui de redorer le blason d'une France souvent veule et vile durant ces années noires. Des portraits de groupe revigorant d'une sale période (beaucoup de bassesses, peu de grandeur, mon Général). Plutôt rire de cette séquence bien peu présentable de notre Histoire récente, que de s'appesantir sur le comportement de certains, non ? À quoi bon remuer tout ça ? Une France qui a un peu trop confondu sa veulerie pour un rejet du manichéisme. Tous caricaturaux, dérisoires et ridicules (uniquement des antihéros) : les Allemands, les nazis, les Résistants, les attentistes, le marais, les collabos, les Américains, les Anglais, les Juifs, tous embarqués dans une grande mascarade, dans laquelle personne n'est vraiment coupable, méchant, innocent ou du bon côté, rien n'est assumé ou revendiqué, on devient résistant par hasard, désengagé par inadvertance ou faiblesse, donc excusable, nazi pour être moqué, soldat allié pour faire rire de son accent, rien n'est jamais grave, tout est sans conséquence, la mort est inenvisageable ou hors champs, déréalisée, très rare de toute façon, l'occupant n'était pas aussi terrible qu'on a bien voulu le dire, ce qui explique certainement la passivité raisonnable des nôtres : il est bougon le gars d'outre-Rhin, s'emporte vite, il parle fort, ne plaisante pas, un brin psychorigide sur les bords, maniaque à ses heures, étonnement mélomane, maladivement discipliné, des peccadilles, des broutilles, des vétilles, du tempérament, rien de plus, il s'agit donc de ne pas en faire toute une histoire, non mais ! Le chagrin et la pitié (un documentaire) viendra faire tâche dans le décor, ce qui ne laissera pas d'agacer le pouvoir réconciliateur. Verdict : une censure télévisuelle.

 

 

Prenons La vie de Château de J.P. Rappeneau (un type bien), de retour cet été sur les écrans. Un film consensuel qui ne dérange personne et arrange tout le monde. Dans un château du bord de mer normand Jérôme (Philippe Noiret qui fait du Noiret) et Marie s'aiment d'un amour tumultueux. La châtelain ne tient pas à rentrer à Paris de peur de voir sa belle et jeune épouse Marie céder à la tentation charnelle (elle croque des pommes à pleines dents, ce qui stimule l'imagination et suscite l'inquiétude). Marie s'ennuie. Le flegme de son époux la rend colérique et capricieuse, insupportable disons-le. Une mère acariâtre (Mary Marquet), duègne râleuse, veille sur ce petit monde clos, regarde le château petit à petit tomber en ruine, et quand elle n'éructe pas, elle geint. Dimanche (Pierre Brasseur) est le père vibrionnant et ombrageux de la pétillante Marie, frivole, séductrice, un rien égoïste, à l'innocence feinte, faussement ingénue. Elle n'a pas froid aux yeux la petite. Papa, métayer besogneux, attend son heure. En un mot, le moment de tout acheter à bas prix. Soudain un véhicule de l'armée allemande traverse le plan, un gaulliste venu de Londres (Henri garcin) vient repérer le terrain pour préparer le débarquement, un officier allemand (Nika Stfanini) plus bête que méchant, flanqué d'une cinquantaine de soldats idiots à souhait, s'installe dans le château. Madame mère fait de la résistance active en vaticinant en vain contre cet invité surprise inopportun. Nous sommes en juin 1944. Il était temps de le préciser.

 

 

Se met en place un marivaudage traditionnel tout droit sorti du théâtre de boulevard : ces messieurs s'entichent de la blonde champêtre, tombent de haut quand elle choisit de rester avec son mari, maquisard de rencontre, jusque-là hors sol, blessé au front, la tête a défié un plafond trop bas, fait de guerre inestimable. Notons que les prétendants ne sont pas des perdreaux de l'année : cette manie qu'avait le cinéma de fournir de la chaire fraîche à des acteurs plus tout jeunes. Le château devient le théâtre de ce quatuor amoureux. Tout est bien qui finit bien : la morale est sauve, Marie retrouve le lit conjugal, et tout ce petit monde normand aura participé à la libération du pays. Par dessus tout, on aura bien ri. Pas très courageux ces Français, mais Dieu qu'ils sont drôles et tellement débrouillards, un peu couards sans doute, mais si sympas, somme toute. Tous des héros, tout compte fait ! Un bilan globalement positif, comme disait l'autre. Ouf ! Il était moins cinq. Oury, Lamoureux et Besnard ne disent pas autre chose dans leurs films respectifs. Des films consensuels, bien dans l'air du temps, pourtant irrespirable, Mai 68 en sera la preuve exemplaire. Un passé qui ne passe pas ou alors en force. J.P. Melville et M. Ophüls dans L'Armée des ombres et La chagrin et la pitié éclairent au même moment d'une lumière nouvelle, sans concession, les années sombres. On en parle encore avec respect. Dans La grande vadrouille De Funès se retrouve couché aux côtés d'un officier allemand chambre 69 : tout un programme et une belle métaphore (ne pas les confondre avec les films règlements de comptes, tels que La traversée de Paris et Les patates de Claude Autan-Lara, ou Le Corbeau de Clouzot). Laissez-moi en tout cas vous présenter mon meilleur collaborateur.

 

 

Gageons que pour le cinéaste ce charivari n'a en définitive guère d'importance. Il se moque ici comme d'une guigne de la Résistance, de la collaboration, du débarquement allié, il se fiche de l'occupation allemande, des déboires amoureux de Jérôme, il se fout des manœuvres libidineuses du général et du lieutenant, des éructation de la châtelaine, veuve et amère, il se contrefout du parachutage risqué, ne se soucie aucunement du blockhaus à faire sauter, du parachute à enterrer d'urgence, de ces personnages obscurs, souvent lâches et inintéressants, désespérément moyens et médiocres, tous rachetés au forceps par le travail des acteurs, il ne fait aucun cas des enjeux historiques, des voisins juifs envolés, jamais évoqués, de l'épuration. Dans ce film seule l'intéresse Marie, blonde comme les blés, qu'il filme sous toutes les coutures. Il l'habille, la déshabille du regard, caché derrière sa caméra, il est fasciné par ce corps gracile et gracieux, ce visage rayonnant, ô combien aimables et sensuels, au fort pouvoir érotique, cet indéfinissable charme captivant, ensorcelant même, rien ne lui échappe. Le film a été tourné pour elle. Le récit, le scénario, la mise en scène, l'histoire, petite ou grande, sont là afin de mettre la jeune femme en valeur, et le noir et blanc lui va si bien au teint, lequel retient sans effort la lumière. Catherine Deneuve incarne Marie. Elle a 23 ans. Du talent à revendre. Ce qu'elle ne fera pas. Elle est très belle et à tout jamais radieuse. Ce qui a fait dire un jour à Gilles Jacob, président du Festival de Cannes de 2001 à 2014, que "le cinéma, c'est l'art de faire faire de jolies choses à de jolies femmes". Rappeneau remettra le couvert en 1975 avec Le sauvage. Montand en sera tout retourné. What did you expect ? 

 

of, Tours, été 2014 

 

Publié dans pickachu