Noeud de vipères (hommage à John Carpenter)

Publié le par O.facquet

 

L'histoire de l'homme est l'histoire de la façon dont la politique voudrait mettre fin à l'intime

Francis Métivier, philosophe, dans Rap'n philo (2014)

 

Escape from New York (New York 1997 en France) de John Carpenter (74 ans), un film vu à l'adolescence, l'été 1981, une année sans pareille, en compagnie de l'ami D.C.. Carpenter : un mythe errant (Assaut en 1976 -un remake de Rio Bravo de Howard Hawks-, Fog en 1980, The Thing en 1982). Nous sortons sidérés par ce que nous venons de voir, ça ne ressemble à rien, c'est un film d'action US immédiatement identifiable, il en a les codes, les recettes, soit, mais quelque chose d'indéfinissable pour nous à l'époque se détache de d'un heure et demi de suspense haletante. Nous apprendrons un jour que la mise en scène propre au cinéaste n'y est pas pour rien, tout comme l'histoire mise en images, plus subtile qu'une lecture rapide du synopsis ne pourrait le laissait penser. Et comme il n'y a pas de hasard, quelques années plus tard, une vingtaine plus précisément, viendra la rencontre amicale avec l'enseignant-chercheur tourangeau Éric Costeix, qui va avec d'autres imposer en France l'oeuvre du maître du cinéma fantastique et d'horreur (Cinéma et pensée visuelle. Regard sur John Carpenter, 2006), en particulier l'incontournable Halloween (1977), dont on n'a pas fini d'explorer les richesses. Dans Scream, Wes Craven multiplie les références à Halloween, dont il s'est largement inspiré.

 

 Kent Russel

 

Dans les années 1990, le taux de criminalité explose aux États-Unis d'Amérique. Manhattan, ceinte par un mur de séparation (l'idée va faire florès), est devenue en 1997 la plus grande prison du monde, une île-prison réticulaire où s'entassent, en micro-société, plus de trois millions de prisonniers organisés en bandes rivales -cachez cette misère que je ne saurais voir. Le Duke (Isaac Hayes himself) est le boss du gang dominant, une bande de fous furieux prêts à tout. Une sévère surveillance électronique interdit à quiconque de s'évader. Les ponts reliant Manhattan au reste de la ville ont tous été minés. Personne n'envisage de toute façon d'y passer des vacances. Victime d'un attentat, l'avion du Président des États-Unis s'écrase pile-poil dans le pénitencier. Installé dans une capsule indestructible, le Président (Donald Pleasence, l'inquiétant psychiatre d'Halloween), porteur de documents cruciaux pour l'avenir de la paix dans le monde, échappe au crash. Des hélicoptères partent le récupérer. Trop tard : des détenus l'ont déjà pris en otage. Snake Plissken (le grand Kurt Russell), un criminel hors norme, privé d'un œil (le gauche, suivez mon regard), se voit proposer par le chef de la police (Lee Van Cleef en personne, Le bon, la brute et le truand, il joue la brute) a big deal : il dispose de vingt-quatre heures pour ramener le Président sain et sauf, rapporter les documents (une cassette audio), en échange de quoi il sera libre, une amnistie alléchante, sa dernière chance. Sinon les modules qui lui ont été implantés exploseront. Du lourd. Tout compte fait, à bien y réfléchir, même le synopsis tient la route, non ?

 

 Isaac Hayes et Harry Dean Stanton

 

Avec Escape from New York, on est loin du cinéma US de la sécurité nationale et de son rapport à la menace (qui légitimerait la mise au point de stratégies de défense et de sécurité). Le film est une contestation de la puissance, une démystification du pouvoir d'État et de son monopole de la violence. Les terroristes qui prennent l'avion présidentiel en otage le font au nom du peuple dans sa lutte contre l'impérialisme américain. Carpenter frappe fort et assume. C'est osé et courageux en ces temps de libéralisme échevelé triomphant, au cœur même du temple du capitalisme. Un fois encore, c'est à Manhattan, comme dans King Kong ou La tour infernale (entre autres) que l'Amérique est frappée. Manhattan qui n'a jamais été aussi bien filmée. Le cinéma avait anticipé depuis beau temps les attaques odieuses du 11 septembre 2001 fomentées et perpétrées par les islamistes d'Al-Qaïda. Un Président des États-Unis maintes fois moqués 95 minutes durant, voire ridiculisés par Carpenter, ce qui, convenons-en, est plutôt rare de ce côté-ci de l'Atlantique. Snake Plissken s'est battu à Leningrad, la guerre froide a donc pris quelques degrés -le Rollback de Reagan est parti en vrille ? Le cinéma de Carpenter, à l'instar de celui de Romero (66 ans, on lui doit La nuit des morts-vivants en 1968 ou Zombie en 1978, donc beaucoup), est marginal, contestataire, vaguement revendicatif, insidieusement subversif, ce qui fait d'eux des cinéastes engagés, des trublions redoutés dans le milieu. Ce qu'ils n'ont jamais contesté, bien au contraire. En 1981, la crise économique frappe l'Amérique et l'ultralibéralisme reaganien aggravent les inégalités, accusent les injustices ; les prisons se remplissent. Le film de Carpenter ne dit pas autre chose. À sa manière. Que l'on parle du fou ou du prisonnier, une société se caractérise plus par ceux qu'elle exclut et enferme que par ce qu'elle proclame. Carpenter scrute le réseau de pouvoir qui fonctionne dans une société et la fait fonctionner. Ce qui rapproche son travail de celui du philosophe Michel Foucault.

 

 Lee Van Cleef

 

 

Voyez ce surprenant fondu au noir au début du film quand Snake se pointe dans les locaux de la police.Une façon d'indiquer au spectateur que quelque chose ne tourne sans doute pas rond au pays de la libre entreprise et de la libre circulation des armes à feu, et qu'à Plisken, on ne la fait pas. Au pays des aveugles, le borgne est roi. Bien vu. Á cet égard, New York 1997 se déroule de bout en bout dans l'obscurité, voire la nuit noire : the dark side of America. Snake le rebelle sans cause s'en sort, cornaqué par un personnage interlope, Harold Helman, alias Brain, interprété par Harry Dean Stanton en personne (vu dans Alien de Ridley Scott en 1979 et dans Paris, Texas de Wim Wenders en 1984) et un taximan débonnaire (éternel Ernest Borgnine). Il joue finalement un vilain tour aux autorités américaines, et ça ne va pas plus loin. Quoi que. L'inversion des cassettes audio risque de provoquer un incident diplomatique catastrophique. Un conflit nucléaire ? La fin du monde ? Carpenter est un nihiliste désarmé. Il laisse à son héros, avec son côté belluaire le soin de tenter de tout faire péter. Il ne milite pas pour autant. Tant mieux d'ailleurs, ce n'est pas son job. Ce qu'il fait bien en revanche, c'est filmer l'entrée soudaine dans le cadre d'un quidam agressif déchaîné: sursaut, montée d'adrénaline et accélération cardiaque garantis.

 

Donald Pleasence

 

Y'a quand même quelque chose qui cloche, un truc a vraiment mal vieilli (on en est tous là) : la bande son. Les synthétiseurs bontampi sont envahissants (bon, tant pis), ils tapent sur les nerfs. Impossible de se tromper, nous sommes bien dans les années 1980. A dire vrai, cela gâche une partie non négligeable de notre plaisir. Une remasterisation serait-elle envisageable ? Pendant qu'on y est : la disparition pure et simple de cette chape musicale ? Est-ce un crime de lèse-majesté que d'oser poser la question ? Une mise en sourdine serait en tout cas la bienvenue. Quoi qu'il en soit, New York 1997 marque en 1981, au même titre qu'Apocalypse now deux ans plus tôt, une entrée comme une autre dans la cinéphilie, le moment où les choses bifurquent, l'instant d'après, rien ne sera plus comme avant. Snake Plissken sera de retour en 1996 dans l'excellent Escape from L.A., toujours de Carpenter. Dernier plan du film : Plissken fixe insolemment la caméra, allume nonchalamment une cigarette, une façon comme une autre de défier une Amérique obsédée par l'hygiène. Carpenter le libertaire égratigne l'acharnement de l'État à vouloir policer toujours plus les institutions de la vie privée. Depuis, silence radio. Que devient Snake Plissken ?

 

Of

 

Publié dans pickachu