Hatufim le retour (saison 2)

Publié le par O.facquet

 

Amiel, Urit et Nimrod

 

L'audimat ne fait pas de quartier. Sus aux vaincus ! Arte n'échappe pas à la règle. La série israélienne de Gideon Raff Hatufim (Prisonniers de guerre, « enlevés » en hébreu ; le titre original est plus exactement un extrait du Livre de l'Exode (XIII, 17) qui signifie « Et retourner en Égypte », littéralement) semble en avoir fait les frais, puisque la deuxième saison est passée à la trappe ce printemps. Nous avions dit l'an passé tout le bien qu'il fallait sans doute en penser. Elle a largement inspiré la série US Homeland. Ce qui déjà n'est pas rien, non ? Une précision au passage : dans Hatufim le retour et l'adaptation des soldats à leur nouvelle vie est racontée du côté des prisonniers, quand Homeland, elle, se positionne nettement du côté des renseignements généraux.

Deux soldats israéliens de Tsahal (Nimrod et Uri) sont libérés après avoir passé 17 ans en captivité en Syrie. La réintégration est rude. Les troubles post-traumatiques sont nombreux. Un troisième captif, Amiel, qu'on croyait mort, est toujours en vie et libre.

 

Yinon

 

Outre une direction d'acteurs remarquable, et une mise en scène travaillée, Hatufim, comme toutes les bonnes séries télévisées du moment, fonctionne comme une véritable éducation pour adultes qui invite chacun à prêter attention au grain de la vie quotidienne, à domestiquer l'inquiétante étrangeté de l'ordinaire. Les vicissitudes existentielles des antihéros sont un encouragement à interroger notre propre expérience. Les séries possèdent qui plus est trois avantages sur le cinéma. En s'étalant sur plusieurs mois, souvent sur plusieurs années, une profondeur de temps originale se substitue à la profondeur de champ cinématographique. La proximité affective avec les personnages est telle que le moindre regard, un geste, peuvent prendre une importance imprévisible. De plus, la narration polyphonique permet une pluralité d'expressions singulières face à une situation identique. Enfin, elles déploient une pratique quotidienne dans laquelle chacun cherche à donner le meilleur de soi-même dans l'entrelacs des émotions fugitives. Des séries de plus en plus écrites et complexes depuis une dizaine d'années, d'authentiques objets de savoir. La prolifération tous azimuts d'ouvrages savants est stupéfiante. À ce sujet, depuis que les universitaires font de ce genre (en l'occurrence un thriller psychologique) un objet d'étude propice à une inflation de colloques bavards, l'esprit de sérieux s'impose (ça jargonne), l'académisme pointe son nez, Mad Men en est l'exemple typique. Trop bien connaître les ficelles du métier n'est pas un gage de qualité.

 

Amiel et son beau-père

 

Autant dire que la deuxième saison (diffusée en Israël sur Aroutz 2 du 15 octobre 2012 au 25 décembre 2012) était attendue. Pourtant, rien à l'horizon ces dernières semaines. Une seule solution : se procurer la version originale (en DVD) et comprendre un peu l'anglais pour les sous-titres. Mission accomplie. Hatufim continue de prendre son temps, joue à nouveau la carte du minimalisme, de l'âpreté sans fioriture, du réalisme souvent cru, à l'instar de certaines séries américaines (une même liberté de ton), britanniques, scandinaves, australiennes ou néo-zélandaises. Force est toutefois de constater que les effets de suspense sont plus soutenus dans ce deuxième exercice, l'ensemble s'est musclé (encore que les scènes de torture étaient insoutenables dans première saison), et la question de savoir si oui ou non un des soldats a été retourné devient capitale (sans peine). Les scénaristes n'abandonnent pas pour autant les personnages en cours d'épreuve, au contraire. Leur évolution est de plus en plus creusée, ce qui leur donne une profondeur inattendue, donc de véritables enjeux. Ils sont présentés de telle façon qu'il est impossible de juger qui que ce soit, quoi que ce soit, quels que soient les choix, douteux ou discutables, de certains. Chacun a ses raisons (côté israélien) comme chez Jean Renoir. Une série complexe et réaliste, qui évite cependant le piège du compliqué naturaliste. La seconde saison prend même le risque d'imposer un nouveau personnage, Yinon (Jonathan Uziel), rien moins que mineur. Que veut-il précisément à Yaël (la sœur d'Amiel, le prisonnier prétendument mort en captivité), pourquoi lui tourne-t-il autour, l'aime-t-il sincèrement ? Quel rôle joue-t-il dans les rouages des arcanes des services (sévices) secrets israéliens ? Est-il malade de son enfance, inguérissable ? Qui est Amiel (Assi Cohen) au juste ? Non, qui est-il devenu, qu'est-il vraiment? Le saurons-nous jamais. Est-ce même envisageable, voire souhaitable ? Une métaphore comme une autre du caractère inextricable du conflit israélo-arabe ? La seconde saison d'Hatufim offre en outre une des plus belles histoires d'amour impossibles filmées récemment, celle d'Amiel et Laila (Hadar Ratzon-Rotem), mari et femme devant Allah. Allez comprendre (et voir). Jusqu'au bout Amiel restera une énigme.

 

 

Gideon Raff, par dessus tout, trouve toujours la bonne distance pour filmer ses personnages, ni trop près ni trop loin, juste ce qu'il faut, une marque d'intégrité respectueuse. Hatufim mêle avec le même bonheur grande et petite histoire, bien qu'il soit impossible de les différencier, tout mérite qu'on s'y arrête, pas de hiérarchie arbitraire : une séance cruelle de torture, l'assassinat d'un père, le retour d'un frère, des adieux masqués (Yinon et Yaël) ou avoués (Nourit et Uri), c'est une question de degrés, pas de nature. Une égale intensité, rendue possible par la finesse de la mise en scène, l'art du récit, le jeu des acteurs, l'intelligence du montage. Un sacré tour de force, plutôt casse-gueule, une réussite à l'arrivée. Retour sur les personnages et leur évolution. Dana Klein (Yaël Eitan), belle, intelligente et impertinente, fille de Talia (Yaël Abecassis) et Nimrod (Yoram Toledano), le père revenu des enfers, fait son service militaire, provoque à tout va, ironique à souhait, saute avec ardeur sur ce qui prend de l'âge. La recherche du père, longtemps absent (un peu de psychanalyse : ça fait sérieux). Deuxième saison : c'est une Dana qui a gagné en maturité que nous retrouvons, presque casée -avec le fils de son psy, quand même!-, soucieuse de son prochain, intriguée par les aventures extra-conjugales de sa mère avec un jeune mâle, au chevet d'un père hanté chaque nuit par de virulents cauchemars, grande sœur intraitable avec le petit frère un tantinet paumé, armée d'une seule conviction : ses parents sont faits pour vivre ensemble ; elle met tout en œuvre à cet effet, ça vaut le détour (quel tempérament!). La maladie d'Uri (Ishai Golan), sa volonté de tirer sa révérence en ménageant autant que faire se peut ceux (ce) qu'il aime, les adieux à Nourit (Mili Avital), celle qui ne l'a pas attendu, s'est mariée avec son frère, duquel elle a eu un enfant -qui l'en blâmerait ?-, pour s'apercevoir qu'il est resté l'homme de sa vie lors de la libération des otages, des séquences filmées sans pathos, crûment, avec une prudence doublée d'une justesse inusitées. Ishai Golan crève l'écran (crève à l'écran). Réservé, terrorisé, torturé, d'une grande humanité, conscient de la futilité des choses et de la fragilité des roses, Uri est un personnage brisé par la vie et la captivité, au corps meurtri par la souffrance, un regard de bête aux abois et des tics qui agitent le visage en témoignent. La scène émouvante de la lecture des lettres sur la tombe de sa mère, morte pendant son absence, dans un des premiers épisodes de la première saison, est exemplaire du tact dont font montre les scénaristes des meilleures séries télévisées récentes. Personne n'a oublié à cet égard le soin que mettait Emergency (Urgences) pour prendre congé de personnages définitivement en partance -remember le docteur Marc Green.

 

 

Quelques mots encore. La simplicité des protagonistes explique qu'on se sente à ce point proche d'eux. Hatufim nous épargne le défilé de mannequins hollywoodiens malmenés par la vie. Même la très jolie Sandy Bar (l'agent Iris) fait profil bas, mais à l'impossible nul n'est tenu -jolie jeune femme, actrice talentueuse. Ils nous ressemblent (comportements, fringues, physique passe-partout, styles de vie, etc.). Bien joué.

 

Laila

 

Pour conclure provisoirement, quelques mots sur le contexte géopolitique et son traitement dans Hatufim, saisons 1 et 2, 24 épisodes de 45 minutes chacun. Nul impératif catégorique à ce qu'une fiction israélienne évoque le conflit qui oppose cet État au peuple palestinien et aux nations arabes de la région. François Truffaut ne dit pas un traître mot de la guerre d'Algérie dans son premier long métrage Les Quatre cent coups en 1959, ce n'était pas le propos. Hatufim fait en revanche des tensions moyen orientales le cœur de son intrigue. Deux remarques en conséquence. Les Palestiniens sont les grands oubliés de la série. Renvoyés hors champ, ils n'apparaissent que sous les traits d'un indic tortionnaire ou dans la peau de terroristes. Voire d'une famille qu'on néglige vite. Quelques saillies antisionistes partent quelquefois, à ce point caricaturales qu'elles en perdent tout crédit. Le manque d'humanité des ravisseurs arabes, leurs motivations strictement haineuses, belliqueuses, et la violence insupportable des séquences de torture élèvent les suppliciés au rang de martyrs, Israël devient une simple victime, ses ennemis des barbares sans scrupule, d'autant que le substrat politique et géopolitique, soubassement obscur, demeure flou tout au long de la série. L'État hébreu comme forteresse obsidionale à protéger par tous les moyens. Personnage peu amène, l'insondable Amiel – figure du traître ou du héros ?- est emblématique de l'ambiguïté suspecte qui entoure la série. L'argument comme quoi seules les capacités de résilience des ex-détenus auraient intéressé les scénaristes ne tient pas. L'amitié impose une forme d'exigence. Être ami d'Israël, cela implique ici, entre autres choses, de noter à bon droit qu'une forme d'impartialité élémentaire n'a pas été respectée dans Hatufim, une série au reste exceptionnelle. Dansent les ombres du monde

 

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Uri et Nourit

Publié dans pickachu