Lapsus en sus (Emotion et cinéma)

Publié le par O.facquet

 

Colorado et Wes

 

 

Les Cahiers du Cinéma naissent en 1951 sous l'impulsion (parmi d'autres) du critique et instituteur André Bazin. On sait la postérité de la revue. La place qu'elle occupe aujourd'hui encore au sein du petit monde de la critique cinématographique. Le regretté Serge Daney y a fait ses armes. Jean Douchet, Godard, Chabrol, Rohmer, Rivette, Assayas, Skorecki, de Baecque, Tesson, Strauss, Toubiana, sans oublier François Truffaut, tous ceux-là, et tant d'autres, lui ont donné ses lettres de noblesse, ô combien méritées. On peut penser le cinéma avec elle, contre elle, jamais sans. Depuis soixante-trois ans. Avril 2014 : arrive dans les kiosques le numéro 700, ça ne nous rajeunit pas. Pour ce numéro anniversaire, le rédacteur en chef Stéphane Delorme a convié chaque invité à raconter une émotion de cinéma, un moment qui le poursuit, entre tous. Ce qui n'est pas si courant. Delorme fait à cet égard un mea culpa au nom de la revue, en reconnaissant que c'est « une manière pour Les Cahiers d'aujourd'hui d'affirmer fortement l'idée d'émotion, dont la revue s'est parfois trop méfiée par le passé. Le cinéma ? In one word, emotion, disait Fuller chez Godard. Ce précepte n'est souvent pas assez pris au sérieux, comme si l'émotion ne connotait que l'enivrement des foules diverties tandis que le critique ou l'universitaire aurait pour devoir de mettre de l'ordre dans les images. Or le cinéma est une machine émotionnelle au dérèglement magique qui a peu à voir avec la rationalité ». Il parle d'or, surtout lorsqu'il prolonge ainsi son propos : « Il suffit de faire confiance aux émotions. Les images se gravent en nous à notre insu et le plus beau défi est savoir le reconnaître et en parler. Car, au jour le jour, nous vivons et nous marchons dans ces images ». Le projet est une réussite émouvante.

 

Julie Ann

 

Comme toujours c'est bien écrit, intelligent, et souvent poignant, et ça ne jargonne pas trop. Pari gagné, donc. D'où les mots qui vont suivre, à-la-manière-de, jouer les happy fiew par procuration. Coucher sur le papier une émotion clandestine, celle-là et pas une autre, puisqu'elle poursuit votre serviteur depuis beau temps. Un cinéma de genre : le western classique. Il y a Ford (L'Homme qui tua Liberty Valence), Hawks (Rio Bravo), bien entendu, mais trop souvent on oublie le grand Raoul Walsh. Et chez Walsh, La fille du désert (Colorado Territory), sorti en 1949, qui est une vraie perle. Un remake de la La Grande évasion (1941), avec Humphrey Bogart, du même raoul Walsh.

Wes McQueen (Joel McCrea) s'évade de prison. Nous sommes en 1870 en Amérique sur la voie de la pacification. Il souhaite se ranger des voitures. Se mettre au vert, devenir fermier. Sur ce chemin rédempteur, il apprend que la femme qu'il aime repose en paix depuis peu : très belle scène où l'on voit Wes voit se recueillir sur sa tombe. Puis il croise rapidement deux femmes que tout oppose, il en tombe plus ou moins amoureux. Il faut bien justifier sa présence sur Terre. Feu Martha, le fantôme du film, devait en être la synthèse. Entre nous : les deux pôles féminins d'un fantasme bien masculin, et un fantasme n'apparaît pas à l'écran. Julie Ann (Dotothy Malone) est bien élevée, propre sur elle, gracile, toujours sur son trente et un, raide comme la justice, jeune et jolie, un brin obséquieuse, quand Colorado Carson (Virginia Mayo), née sous un chariot, élevée à la va-comme-je-te-pousse, est une jeune femme métisse de mauvaise vie au décolleté plongeant, à l'épaule nue affolante, l'ensemble érotisé par des cheveux longs et fournis, qu'elle coiffe et recoiffe plus qu'à son tour, son parler franc est à l'image de son apparence physique, une apparition sexuée, une amazone plantureuse au grand cœur. L'aise de Mayo. Alors, ce moment d'émotion, comme on fit à la télé, il vient ou quoi ? Un lapsus, un simple lapsus, incontestablement révélateur. Wes cause avec Colorado, au cours de la conversation, il dit Martha en lieu et place de Julie Ann. Tout est dit. C'est bref, d'une rare intensité. Le film n'est plus alors qu'un lent suicide : rattrapé par les forces de l'ordre, il meure criblé de balles après l'avoir bien cherché. Wes, privé de sa promise, qu'on devine avoir été sa seule raison de vivre, n'est lui aussi qu'un fantôme dont la présence ici-bas ne pouvait être qu'éphémère. Il n'est pas fortuit qu'une grande partie de Colorado Territory se déroule à Todos Santos, une ville fantôme, un mot qui revient souvent tout au long du film. Wes, avant de mourir, se planque dans une grotte près d'une squelette. Frissons. Un grand film d'amour désespéré. Un mot encore. Julie Ann trahit et Colorado fait preuve de courage. Derrière de belles manières se cachent parfois de mauvaises gens. Na!

 

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Publié dans pickachu