S'échiner à filmer (Les trois soeurs du Yunnan de Wang Bing)

Publié le par O.facquet

 

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Une claque et un chef-d'oeuvre. En 2OO4 arrive sur nos écrans À l'Ouest des rails du cinéaste (majeur) chinois Wang Bing, un documentaire âpre de neuf heures, emblème des possibilités offertes par le numérique, un film consacré à la mort d'une vaste zone industrielle de la Chine. Les ouvriers doivent désassembler les machines puis décamper sans délai. À l'Ouest des rails documente la faillite brutale d'un mode de production (dans le Nord-Est). Les usines de l'industrie lourde d'État sont privatisées. Elles ferment les unes après les autres. Gong Li n'est pas à l'affiche. Pas de bling-bling chez Bing, mais du social rugueux et aride sans concession. Il poursuit depuis clandestinement sa route sans changer un iota. Itou pour les sujets auxquels il s'attache. Ils sont ardus, voire sensibles : la répression avec Fengming, chronique d'une femme chinoise (2007) et Le fossé (2010), la pauvreté extrême avec L'homme sans nom en 2009, une plongée folle dans un hôpital psychiatrique : 'Till Madness do us part, en 2012. Wang Bing se fait l'écho à travers son travail des crises majeures qui traversent la société chinoise, entre autres -comme pour tout artiste, ses films mettent aussi en relief l'univers subjectif de l'expérience individuelle ou collective. Á l'instar de son compatriote Jia Zhang Ke qui, avec Still life en 2006, prend pour cadre la ville de Fengije, sur le Yang-Tsé, destinée à être complètement submergée par le gigantesque barrage des Trois-Gorges quelques mois plus tard. Au moment même, la Chine devient le nouvel Eldorado du cinéma : succès records en salle, tractations musclées avec la plupart des productions étrangères pour leur ouvrir le marché. Les regards se tournent à présent vers l'Empire du milieu.

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L'indigence est de nouveau au cœur des Trois sœurs du Yunnan, un documentaire de Wang Bing sorti récemment en France. Les personnages sont pauvres et misérables. Trois jeunes sœurs (dans un pays où la politique de l'enfant unique est de rigueur, abandonnées par leur mère partie refaire sa vie ailleurs, (sur)vivent dans l'univers rustique d'un village de la Chine intérieure (Centre-Est) situé à plus de deux mille deux cents mètres d'altitude. Les montagnes pelées balayées par le vent (les micros saturés, ça souffle !) sont partout, de très hautes (et belles, mais Wang Bing ne tombe pas heureusement dans le piège de la photo souvenir). Des montagnes gigantesques parcourues par de rares routes impraticables. Yingying, une dizaine d'années, s'occupe des deux petites. Trois soeurs courage, généreuses, drôles, persévérantes et malines, tout à la fois. Il existe entre les trois sœurs une correspondance sororale finement captée par Wang Bing. Yingying étonne par sa maturité, sa gentillesse, son intelligence des situations et son endurance à toute épreuve. Le père (brave homme) part travailler en ville, flanqué des deux dernières. Yingying reste avec le grand-père paternel (plus distant que méchant) au village. Elle travaille dur, joue rarement, chaparde parfois aux grands une heure de vacance avec des mômes de son âge à l'écart du village, rit quelquefois, subit souvent, reste toujours impassible face aux vicissitudes de sa jeune existence, voire l'agressivité récurrente de ses cousins ; l'école l'accueille de temps à autre : elle aime étudier. Le père revient un jour, accompagné des deux gamines, d'une nouvelle femme, mère d'une petite fille. Rien ne change vraiment. Wang Bing filme les humbles, les gestes répétés du travail quotidien, les maisons délabrées et précaires, les façades sales et décrépies, le sol en terre battue, la boue, les poux, la crasse, l'humidité et la promiscuité animale. Il s'attache à la vie matérielle, porte une attention particulière au corps et ses techniques. L'histoire est intimement liée à l'espace, elle se fait dans des lieux, le long des routes, en se concentrant dans certains point nodaux, une usine, un village, un hôpital, un fleuve. Les villageois se livrent peu, tout sauf des causeurs : ceux qui ont un nom comme ceux qui n'en ont pas se racontent à travers l'action.

 

 

Wang Bing ne bâcle pas son travail, il prend son temps, il étire les séquences à l'infini, la forme épouse de la sorte le fond, là-haut demain ressemble à hier, des blocs d'images-temps : les perceptions et les actions ne s'enchaînent plus mécaniquement, le mouvement dépend ici du temps. La durée longue joue un rôle central dans son cinéma. La quotidienneté même. Une juste distance est prise en outre avec chacun, Wang Bing leur laisse le temps d'exister. Ainsi, au fil des minutes, débarrassé des stéréotypes attendus, le spectateur devient lui aussi un protagoniste du documentaire, un membre à part entière de la famille, un villageois comme les autres, il lui aura fallu pour cela trouver sa place dans l'entrelacs des images, pour avancer en apesanteur au rythme du film, comme halluciné. Une expérience unique que seuls les documentaristes de la trempe de Bing sont capables d'offrir.

 

À l'ombre de ces considérations d'ordre cinématographique, patiente une dimension idéologique, une question plus politique : la misère des trois sœurs est-elle une pauvreté traditionnelle ou bien la conséquence directe de la modernisation à pas forcés de la Chine contemporaine, comme le laisserait penser la présence incongrue de la télévision dans la pièce unique de la maison de la tante ? Deux espace-temps étanches qui cohabitent ou se contredisent ? Pour beaucoup, Les trois soeurs du Yunnan fait avant tout le bilan implacable des transitions économiques, industrielles et sociales que connaît depuis plus de trente ans le pays, en d'autres termes : le constat terrible des dégâts en cours, et apporte au passage l'irréfutable démonstration que progrès ne rime pas nécessairement avec « progressisme ». Interrogé à ce sujet, Wing Bing souvent botte en touche. Yingying et ses proches refont des gestes ancestraux, la répétition du même (le repas communautaire), comme coupés du monde, un surplace anthropologique duplice, loin de l'Histoire en marche, de toute eschatologie biblique, hégélienne, marxiste ou autre, dans une Chine désormais invisible. Il est tout aussi possible, voire souhaitable, de soutenir tout à fait le contraire, une irrésistible envie d'ailleurs, par exemple, ou une inquiétude politique sous-jacente (durant le même repas, dans la bouche du chef du village). Nous voici une fois encore en butte à l'irréductible polysémie des images. C'est en atteignant ce niveau que le film apparaît dans sa toute beauté, sans rien dénouer. Wang Bing ne tord pas les choses vers une signification unique. Il replace le spectateur face à la réalité (réinventée tout de même : puisqu'il y a de la fiction dans le document et inversement – par le montage, entre autres). À lui de s'en débrouiller. Tant mieux. Seule l'inquiétude du Salut (invariant anthropologique) est absente. Un choix délibéré du cinéaste ou victoire posthume de Mao ?

 

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