Il était une fois dans le Nord (My sweet pepper land de H.Saleem)

Publié le par O.facquet

What else ?

 

Hiner Saleem est cinéaste kurde irakien libre, son travail s'en ressent. En 2004, son Kilomètre Zéro avait enthousiasmé ceux (peu nombreux alentour) que la chute de Saddam Hussein soulageait dans le tintamarre antiaméricain de l'époque. Une voix kurde, des images et des sons kurdes venaient ébranler la bonne conscience cinéphile progressiste. Son film, aux confins de l'absurde, du burlesque, d'un baroque politique et social détonant, applaudissait des deux mains l'intervention US et la fin du régime baassiste. Les belles âmes occidentales, tout à leur psittacisme obédientiel anti-Bush, avaient tout bonnement zapper le Kurdistan irakien, dont les revendications et autres aspirations ne s'inscrivaient pas dans leur vision binaire du monde. Le pendant de celui du président américain du moment. Un artiste, armé d'une seule caméra, de beaucoup de talent, venait donc avec bonheur et rouerie, remettre les pendules à l'heure, ou presque : une gamme de nuances dans un océan de certitudes. Certes, Hiner Saleem juge d'un œil lucide la situation précaire de l'Irak depuis dix ans. Toutefois, il ne peut s'empêcher de rappeler, entretien après entretien, que l'Irak est devenu officiellement depuis 2003 un État fédéral : les Kurdes gèrent leurs propres affaires indépendamment de Baghdad, ils ont connu des élections libres pour la première fois dans l'Histoire, ils ont leur Parlement, leur gouvernement, une armée et une police nationale. Néanmoins, l'essentiel reste à (re)construire. Les cris de joie des personnages de Kilomètre Zéro réfugiés à Paris satisfaits d'apprendre la dénouement heureux de l'intervention américaine tranchaient avec la morosité ambiante (la suite montrera que les Américains avaient dans le reste du pays crié victoire trop tôt, et que la liberté s'exporte rarement au son du canon). N'importe ! On n'en croyait pas ses yeux, et Dieu que ça faisait du bien, à l'instar de son film précédent, Vodka Lemon (2003), déjà bien déjanté, lequel laissait le spectateur dans un état proche de l'euphorie. Aujourd'hui, au milieu d'une production cinématographique aussi faible que terne, son dernier opus My Sweet pepper land est un rayon de soleil sur une morne plaine. Il a été produit par Robert Guédiguian. Bon présage. Après deux films tournés en France, Si tu meurs je te tue en 2010 et Les toits de Paris en 2006, Hiner Saleem, 49 ans, est de retour au pays. Il est l'homme des allers-retours, sa vie entière en témoigne.

 

 

 

Baran s'est battu contre la soldatesque de Saddam Hussein, c'est un combattant de l'indépendance kurde, il souhaite malgré tout revenir à la vie civile, retrouve sur le champ son village et sa mère qui s'échine malicieusement à lui trouver sans délai une âme sœur (un hameçon), Baran prend ses jambes à son coup, le reste avec, se ravise, reprend dare-dare du service, il est envoyé au Nord du Kurdistan (le Monuments Valley ou l'Alabama Hills de H.Saleem), à la frontière de l'Iran, l'Irak et la Turquie, dans un village où il doit faire régner l'ordre au milieu de trafics en tous genres, le tout orchestré par le caïd du coin, un dénommé Aga Azzi, lequel règne en maître impitoyable sur les hommes et les choses. Chemin faisant, il croise l'institutrice locale, Goven, 28 ans, laquelle est de retour dans son école après avoir dû lutter de pied ferme avec sa famille pour gagner et conserver son indépendance. Ce qui n'est pas chose aisée dans la région. A la suite d'âpres palabres au sein d'une assemblée testotéronée à point, Goven recouvre sa liberté d'aller et venir. Papa a dit. La rencontre fortuite est distante mais prometteuse, on se dit qu'il y aura sans doute davantage si affinités. Baran grimpe Goven sur son cheval. Elle finira seule à pied. Ne surtout pas faire jaser dans le village. Madame est prudente, avec raison. Une fois arrivée à l'école, Goven se retrouve enfermée dehors, la serrure a été changée durant son absence. Elle ne semble plus la bienvenue. Le gardien se perd dans des explications fumeuses et des réponses dilatoires, élude en somme le problème. Or Goven est une institutrice appréciée de ses élèves. Tout ça cache sans conteste quelque chose. Baren, quant à lui, accompagné de celui qui sera son fidèle adjoint, l'imperturbable Reber, prend ses quartiers au commissariat du village dont les travaux de construction s'éternisent. La pègre locale le met rapidement au parfum. Si monsieur se mêle de ce qui ne le regarde pas, ça va chauffer. Ils sont mal tombés. En effet, ça va barder, et pas qu'un peu. Quand on a dit tout ça, on n'a rien dit. Il faut également parler de la forme et du fond, indissociables, de la mise en scène, des acteurs, de leur jeu, des paysages, de la musique, des influences cinéphiliques (les images parlent entre elles, elles se répondent à l'infini), entre autres.

 

 

 

                                                                                                                          Outre que My sweet pepper land offre au regard l'un des plus beaux couples vus à l'écran ces dernières années (Golshifteh Farahni et Korkmaz Arslan), une histoire d'amour irrésistible, ce western kurde a fait beaucoup parler. Il est vrai qu'on voit désormais des westerns partout, ce qui a l'heur d'en agacer beaucoup. Ce passe partout rend parfois paresseux. My sweet pepper land joue incontestablement avec les poncifs et l'atmosphère de la représentation cinématographique du Far West. Un petit pense bête, donc : les grands espaces du Nouveau Monde du western classique délocalisés dans le Kurdistan septentrional, parcouru à cheval par des personnages coiffés comme des cow-boys ; la morale fordienne : l'installation fragile de la loi et sa légitimation (l'homme de loi contre le tyran véreux), toutes deux inscrites dans un paysage et un territoire bien circonscris à civiliser, la difficile osmose entre l'homme et la nature, et cette façon aussi qu'ont les personnages de juger, en un clin d'oeil, de l'espace qui leur est imparti ; le maniérisme de Budd Boetticher ou de Sam Peckinpah, pour les accès de violence sidérants ; celui de Sergio Leone : le film commence par un même exhibitionnisme des entrées des acteurs dans le champ et l'action, où tout passe d'abord dans les yeux ; la démesure baroque de Quentin Tarantino (la neutralisation express de la racaille, certaines répliques lapidaires typiques : « Je ne fais jamais de compromis », Baran, à la toute fin), les ritournelles traditionnelles, tout cela est convoqué. My sweet pepper land épargne aux spectateurs les attendus psychosociologiques bavards, les silences de Goran et Baran sont éloquents, l'expression loquace des visages (superbes) et la composition des plans suffisent ; chez Hiner Saleem, ce n'est pas aux personnages de souffler au spectateur ce qu'il y a à voir et comprendre : une présence charnelle du silence ; nous ne savons finalement pas grand-chose d'eux, ce qui fait la force d'un film singulier qui parle à tout le monde, un film qui tient compte des pulsions, instincts et autres passions, c'est-à-dire des contraintes naturelles et de nos soubassements psychiques. Hiner saleem est aussi un provocateur : en transposant dans son pays natal un genre aux origines connues de tous, sans oublier la place donnée dans My sweet pepper land aux femmes -l'émancipation de Goven, beaucoup de femmes en cheveux, ne nous voilons pas la face-, le cinéaste ne va pas se faire que des amis, tant s'en faut, quant aux ennemis, il n'en manquera pas, à coup sûr. Ici et ailleurs. L'Oncle Sam est un peu partout honni. D'autant que Baran est un fan d'Elvis Presley. Hiner Saleem se moque de tout cela depuis beau temps. Grand bien lui fasse. Il donne de temps à autre des nouvelles d'un Kurdistan écartelé entre modernité et tradition. Il conduit là une démarche audacieue. Pour notre plus grand plaisir. Quelques mots encore. La scène finale est magnifique : libres et victorieux, amoureux mais inquiets, Baran et Goven, chacun de son côté, sans nouvelles l'un de l'autre, hurlent comme des fous dans la montagne, crient leurs prénoms, longtemps seul l'écho répond, ils cessent soudain de s'époumoner lorsque leur parvient enfin la voix aimée rassurante tant attendue. Chapeau.

 

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Publié dans pickachu