Rien ne s'oppose à l'ennui

Publié le par O.facquet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une infidélité aux images en mouvement, le temps d'une élection matinale. Des images fixes, à la fois politiques et bucoliques, dialoguent à travers les décennies, d'un siècle à l'autre. Elles ont une mémoire qui ravive la nôtre. Voyez la Une du magazine bobo de gauche Les Inrockuptibles de cette semaine, emmené par le sémillant Frédéric Bonnaud : un paysage flou (le monde l'est, paraît-il), une église, son clocher, des maisons sages, un arbre, à l'horizon s'élèvent des collines (inspirées?), le ciel occupe la moitié du cadre, un bleu blanc rouge qui laisse penser que la journée a été belle ou qu'elle va l'être. Douce France. Le soleil merveilleux tire sa révérence ou se lève, il embrase en tout cas le paysage et le village avec. Et qui embrase trop, mal éteint. Quelques mots zèbrent l'azur : Municipales 2014 Le FN, tranquille. Comment l'extrême droite s'enracine. Ne sent pas bon non plus. Passons. La Une évoque aux plus anciens d'entre nous quelque chose que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître (ou différemment, pour cause). La tour, les couleurs, l'atmosphère champêtre et le slogan titillent la mémoire encore vive de ceux que mai 1981 n'a pas laissés indifférents. Nous sommes au printemps de ladite année. Le premier tour des élections présidentielles aura lieu fin avril. Le second le 10 mai. La gauche n'a qu'une idée en tête, dit-on, rendre le pouvoir au peuple ; la droite : le garder. L'objectif était de changer la vie, beaucoup changeront d'avis. Le candidat socialiste François Mitterrand peut l'emporter après deux échecs en 1965 et 1974, contre de Gaulle et Valéry Giscard d'Estaing. Jacques Séguéla a pris en main la com du prochain président. Une affiche électorale marque les esprits et les yeux, elle occupe l'espace publique, s'invite sur nombre de grands placards publicitaires (on commence à parler de publicité politique) : le visage de François Mitterrand apparaît en gros plan, en arrière plan un édifice religieux surplombe un village bien de chez nous, une ruralité arborée, au loin le terrain semble plus pentu, un ciel tricolore vierge de tout nuage exalte l'ensemble, trois mots tombent du ciel : La force tranquille ; en bas, à gauche, le promeneur peut lire : François Mitterrand président. L'affiche va faire causer et écrire (la preuve) des années durant. Un éminent universitaire y a même vu à la fin des années 1980 des relents pétainistes : le retour à la terre, laquelle ne ment pas, la ville vue comme la mère de tous les vices, les chantiers de jeunesses, les communautés organiques campagnardes, seuls remèdes contre l'individualisme urbain diabolique. Force est de reconnaître qu'en 1981 une telle annonce peut surprendre au moment même où la majorité des Français vit déjà en ville.          

 

 

 

 

En outre, une affiche des années 1940 du même tonneau montre le maréchal collaborateur de trois-quarts veillant sur le destin d'un bourgade de notre beau pays (ce qu'il en reste). Ce qui ne laisse pas de troubler. N'importe ! François Mitterrand lorgne moins en 1981 sur les nostalgiques de Vichy que sur la classe moyenne sensible aux slogans écologistes qui incitent les pouvoirs publics à laisser les classes laborieuses vivre et travailler au pays, le Larzac fédère à l'époque des mécontentements multiformes, le bio pointe son nez, le pouvoir des fleurs est tendance, la nature vote à gauche. N'empêche ! La Une des Inrocks interpelle. Impossible d'en rester là, donc. Les images ont beau être polysémiques, il faut encaisser le coup : l'affiche mitterrandienne de notre jeunesse sert de toile de fond à une mise en garde citoyenne contre l'irrésistible ascension de l'extrême droite française. Le FN tranquille, le FN en force. Soit. L'extrême droite s'enracine. Peut-être, à suivre. Rien n'est figé. En 1981, c'est une gauche sans racine que François Mitterrand cherche à rassembler. Il s'agit de planter le décor. La droite fustige son manque de patriotisme, son internationalisme abstrait, elle l'accuse de perdre le Nord à force de loucher à l'Est. L'église, le clocher, l'atmosphère agreste, tout ça, c'est une ruse du florentin de Jarnac, une de plus. Rien à voir avec le droit du sang pétainiste. F.Mitterrand parlait aux arbres qui en retour lui parlaient du monde. Et le drapeau révolutionnaire tricolore de Valmy n'est la propriété de personne. La Une du magazine laisse voir ou entendre le contraire. Elle semble au passage accepter comme un fait acquis la lepénisation supposée d'une partie de nos campagnes. Veau, vache, cochon, couvée, tous fachos ? Une lepénisation d'autant plus facile qu'elle y trouverait à portée de main un terreau favorable. On est en droit de s'inscrire en faux contre ce cliché. L'insupportable capacité de nuisance idéologique persistante du pétainisme rustique. Un mot encore. Les Inrocks se laissent piéger par le FN tout à la recherche d'une respectabilité apaisante. Ils tombent dans le panneau. Le paysage agraire offert à la vue est bercé d'une tendre insouciance. Associer repos pastoral et xénophobie rampante comporte un risque. Se mettre au vert, dans la joie ou la douleur, ne pousse pas ipso facto à devenir réac (au prétexte que beaucoup de nazis étaient végétariens). En fin de compte, le plus dur à avaler, c'est de reconnaître le talent de Séguéla (il a beaucoup déçu depuis). Images fixes idées mouvantes.

 

of

 

 

 

Publié dans pickachu