Laisse aller, c'est une valse (les 40 ans des Valseuses)

Publié le par O.facquet

 

 

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à l'association Ciné'fil de Blois

 

Il y a quarante ans, le 20 mars 1974, quelques jours avant la mort du Président Pompidou (le 2 avril) et quelques semaines avant la courte victoire au mois de mai de Valéry Giscard d'Estaing aux élections présidentielles devant le candidat de l'Union de la gauche, François Mitterrand, sort Les Valseuses de Bertrand Blier. Le film connaît un énorme succès avec 5 726 031 entrées en France, dont 1 148 239 à Paris, devenant ainsi le troisième plus grand succès de l'année 1974 derrière Emmanuelle (ça commence bien, est-ce fortuit ?) et Robin des Bois. Le film a été tourné entre août et octobre 1973 dans la région de Valence (Drôme), du Touquet, de Stella-Plage (Pas-de-Calais), de Luc-sur-Mer (Calvados), à Pont-d'Ouche dans la vallée de l'Ouche pour la scène au bord du canal (qui restera dans les anales, désolé) et dans les Hautes-Alpes au col d'Izoard pour la scène finale. Marie-Ange (Miou-Miou), Jean-Claude (Depardieu) et Pierrot (Dewaere) s'enfoncent dans un tunnel avant une probable mort (petite?), métaphore sexuelle d'un film fortement porté sur la chose, l'objet multiforme du désir. Au regard des lieux susmentionnés (désolé), il ne faut pas être grand clerc pour voir que l'errance (un invariant d'un certain cinéma moderne) est le quotidien de nos lascars, qui se fuient plus qu'ils ne cherchent quelque chose. Une force obscure les pourchasse. Parlons-en. Un peu.

 

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Dans les années 1970, Pierrot (le fou?) et Jean-Claude (l'homme d'à côté) sont deux paumés obsédés qui s'occupent comme ils peuvent en commettant ici ou là quelques menus larcins. Ils entretiennent avec leurs contemporains des relations tendues et parlent trop souvent aux femmes à coups de baffes dans la figure : le fameux « problème de l'incommunicabilité », autre thème récurrent cher à un certain modernisme cinématographique (Rossellini, Godard, Antonioni, entre autres). La non-communication est, par nature, du discontunu. Ceci expliquant cela, le film est de part en part dysharmonieux. A la suite d'un énième coup foireux, ils emmènent dans leur fuite Marie-Ange, employée d'un salon de coiffure et maîtresse du patron. Marie-Ange fait l'amour comme d'autres la vaisselle, elle s'ennuie ferme au lit, toutes positions confondues, malgré la bonne volonté du duo. Elle attend l'orgasme comme d'autres Godot (honni soit qui mâle y pense). Le film a fait couler beaucoup d'encre (je vous en prie) et fait parler jusqu'à plus soif. Sa récente rediffusion sur le petit écran est venue relancer le moulin à paroles. Un hymne à la liberté pour les uns, des transgressions émancipatrices pour d'autres, pour beaucoup un pied-de-nez salvateur aux valeurs traditionnelles, un objet de dégoût pour certains. Force est de reconnaître que Les Valseuses ne laisse personne indifférent. Cette comédie de mœurs malmène sans concession aucune la gente masculine, par contrecoup impose une idée de liberté directement liée à la femme, une forme de féminisme proposée en creux (normal) qui pose la question de la place de chacun dans un monde qui voit le sol se dérober sous ses pieds (l'après Mai 68). Le film, anxiogène, parle de sexualité féminine (en un sens, il ne parle même que de cela, ce qui n'était pas si courant à l'époque, et un peu des fantasmes pauvres de l'homo occidentalus). Quand Jean-Claude et Pierrot déchirent la capote d'une deux chevaux pour la voler (la violer ?), la bestialité masculine éclate au grand jour. Idem quand Jean-Claude force une jeune maman (Brigitte Fossey, craquante) à donner le sein à son pote, un Pierrot régressif (dès l'entame du film il faut les voir tripoter avec insistance une femme d'âge mur terrorisée : maman où t'es ?) : madame finit par prendre son pied, subtil renversement de situation, désarroi des vagabonds. Madame est servie. Itou lorsque Marie-Ange trouve enfin les chemins de la jouissance avec un zozo de passage. Elle a soudain de la voix et le déhanchement facile, la petite, devant nos deux néandertalien interdits, la queue entre les pattes, vexés comme des poux. Elle réclamera derechef son du illico presto à l'arrière d'une voiture en marche. Les femmes prennent la parole et le pouvoir.

Que reste-t-il à deux hommes programmées pour dominer, quand ceux-ci ont été à ce point malmenés, perturbés dans leurs habitudes ? L'homosexualité : Jean-Claude ne laisse aucune porte de sortie à Pierrot (la lune, désolé) dans une salle de bain pour le moins exiguë. Il ne l'a pas vu venir. Ou presque. Il en est tout retourné Pauvre Pierrot : il prend aussi une balle dans le bas ventre et se retrouve le phallus en berne pour un temps. Immense inquiétude de monsieur. On le serait à moins. Ils s'amourachent d'une belle femme d'une quarantaine d'années plutôt classe (Jeanne Moreau), juste libérée de prison. Elle s'envoie en l'air une dernière fois dans les bras virils des pieds nickelés, puis met fin à ses jours d'une balle vicieuse tirée dans l'entrejambe. Une façon comme une autre de signifier que l'origine du monde en accouche d'un nouveau, incertain, dans la douleur ? Peut-être. Il faudrait également évoquer l'émancipation de la jeune Jacqueline (Isabelle Huppert, les débuts), en révolte contre l'autorité paternelle, qui taille la route sur un coup de tête et voit le loup en compagnie de Jean-Claude et Pierrot, des passeurs testostéronnés de rencontre.

 

 

 

Pas sûr à cet égard que le film ait uniquement irrité les réacs de service. Trop facile. Bien des mâles doivent aujourd'hui encore sentir passer le souffle du boulet. Madré Bertrand Blier, trop malin pour se laisser enfermer dans un tract militant, un truc binaire pour effrayer le bourgeois qui de toute façon en a vu d'autres. Le pouvoir se niche partout, là où on ne l'attend jamais. D'où le caractère universel et intemporel des Valseuses qui n'a pas fini de faire causer. Et d'inquiéter, tout à la fois.

 

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Publié dans pickachu