Broadchurch, entre ciel et terre

Publié le par O.facquet

 

Au risque de sérieusement agacer, arrêtons-nous un instant à Broadchurch, une petite commune balnéaire anglaise. Une série britannique éponyme y a été tournée. Elle est de qualité : l'addiction suit son cours. TF1 s'est même récemment mangée une claque : lors de leurs premières diffusions à la télévision française sur France 2, les trois premiers épisodes de la série ont réuni 6,7 millions de téléspectateurs, plaçant la chaîne à la tête des audiences de la soirée (c'était le 17 février dernier). Vu la nature des suivants, l'aventure devrait sans problème se poursuivre. Dommage que la série israélienne Hatufim, la maman de Homeland, ne soit pas passée sur la même chaîne, le succès aurait été sans aucun doute au rendez-vous. Broadchurch est une série télévisée british créée en 2012 par Chris Chibnall. L'assassinat d'un jeune garçon, Danny Latimer, retrouvé sans vie un matin sur une plage, au bas d'une imposante falaise, met sens dessus dessous l'humble communauté de Broadchurch, petite ville côtière du comté de Dorset. L'inspecteur Alec Hardy, fraîchement nommé à son poste, est en charge de l'enquête avec le lieutenant Ellie Miller, proche de la famille Latimer, et qui espérait le poste de Hardy au retour d'un congé parental. Ce qui de prime abord risquait d'apparaître comme une pâle copie européenne de Twin Peaks (de David Lynch dans les années 1990) se révèle être une fiction bien chantournée, originale, complexe, jouée avec sérieux et ensorcelante, voire envoûtante, comme toutes les bonnes séries. Dieu qu'elles sont légion depuis quelques années, nous en avons souvent parlé ici et ailleurs. Comme d'autres.

 

                                                                                      L'efficacité de l'écriture de Chris Chibnall est réelle, difficile ainsi d'échapper à la charge émotionnelle toute en retenue du récit. On se laisse aussi emporter par l'intensité de David Tennant (l'inspecteur), d'Olivia Colman (l'adjointe) et de Jodie Whittaker (Beth Latimer, la mère de Danny). La série est subtilement bâtie sur la psychologie trouble des personnages, tous ont quelque chose à cacher, certains un passé douloureux et embarrassant à faire oublier. Le désir se glisse entre les images : Mark Latimer trompe sa femme avec la gérante de l'unique hôtel du coin pour se prouver qu'il existe encore. Le révérend Paul Coates n'est pas indifférent au charme de cette jolie blonde accorte. L'inspecteur, à son tour, partagerait bien son lit avec la maîtresse de Mark, malheureusement il se prend un râteau mémorable (ça arrive). Beth Latimer n'ignore pas qu'elle est le fantasme de nombreux mâles de son entourage (on les comprend), elle le fait savoir à son infidèle de mari (bien fait). La fille Latimer, Chloé, du haut de ses quinze, s'envoie en l'air avec son boyfriend -ses parents se sont connus au même âge. Le vendeur de journaux, jadis enseignant, s'est autrefois marié avec une de ses élèves. Il est rapidement suspecté de pédophilie. Il en meurt. Oliver Stivens est le neveu d'Ellie, il travaille comme journaliste au Broadchurch Echo. Karen White est quant à elle journaliste au Daily Herald. Elle se rend à Broadchurch pour y couvrir l'affaire malgré les réserves de sa hiérarchie. Oliver et Karen, bien que surbookés, ne tardent pourtant pas à jouer au docteur une fois la nuit tombée.

 

 

L'hégémonie américaine méritée est désormais contestée par des séries ambitieuses venues de partout. Un Village français en est l'exemple même, à l'instar d'Hatufim créée par Gideon Raff, tournée en Israël, de Borgen et Forbrydelsen venues du Danemark ou de La Gifle (The Slap) et Top of the Lake (Jane Campion) d'Australie. Si Broadchurch plaît beaucoup, elle le doit entre autres à son caractère si britannique, plus précisément aux paysages atlantiques typiques, sobrement filmés, devenus au fil des épisodes des personnages à part entière (l'inquiétante étrangeté des falaises hiératiques), lesquels représentent le fond même sur lequel se développent le récit et la vision du monde qu'il suscite. On pense bien sûr à Turner, à ses représentations de paysages pittoresques de la Grande Bretagne, aux mêmes jeux de lumière que le peintre anglais affectionnait tant.

 

 

Comment ne pas penser aussi à Eugène Boudin, un expert en matière de rendu de tout ce qui est lié à la mer et à ses rivages, avec une palette claire, des tons vibrants et fluides, le tout traduisant avec délicatesse la lumière frémissante des reflets dans l'eau. L'importance du ciel et des effets atmosphériques dans ses peintures lui valurent d'être surnommé le « roi du ciel » par son collègue Camille Corot et le « peintre des beautés atmosphériques » par Charles Baudelaire. Eugène Boudin attachait une grande importance au soleil, au ciel, aux nuages (le défilé de légers nuages blancs) et à leurs effets changeants sur les paysages en mouvement. Changeants comme les personnages erratiques de Broadchurch, laquelle nous emporte dans le sillage incertain des aires nuageuses britanniques.

 

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Publié dans pickachu