Béret vert de rage (Rambo, encore et toujours)

Publié le par O.facquet

 

On blanchit flanqués de vieux souvenirs, de marottes, ça ressasse à tout va, on rumine vachement, cent fois remettre le travail sur le métier, ça s'en va et ça revient, des films nous regardent vieillir, on les contemple se bonifier, des surprises succèdent à des reprises, une macération infinie parfois féconde, on saoule son monde, lequel se montre compréhensif, voire patient, pointe de l'agacement quelquefois, çà et là, mais peu, l'entêtement paie, la persévérance porte ses fruits : prenez Rambo (1982) de Ted Kotcheff, un film américain décrié plus qu'à son tour lors de sa sortie en France, à l'instar du premier Rocky, l'exemple même du film qui ne vous laisse jamais en paix, d'une efficacité redoutable, 90 minutes, ni plus ni moins, à chaque vision ses trouvailles. Pas des moindres. Rambo et con à la fois s'amusait dans les années 1980 la cinéphilie consciencieuse germanopratine. N'importe ! Nous nous sommes intéressés maintes fois à ce très bon film, lesté de plusieurs niveaux  (régimes) de signification, comme on dit à l'Université. Hier (vendredi 21 février) avec des lycéens, dernière vision en date. Au programme la Guerre froide, la politique de l'endiguement (containment) chère au Président Truman, l'intervention américaine au Vietnam : évoquer Apocalypse Now de F.F.C. ou Voyage au bout de l'enfer de M.Cimino, Platoon aussi de Oliver Stone, sans oublier le discret Outrages de Brian de Palma, entre autres. Et Rambo (First blood), donc. Toute honte bue, droit dans ses rangers. Montrer aux jeunes de nombreux extraits, en parler ensemble. Il y a de quoi dire.

 

 

Un ancien combattant de la guerre du Vietnam, un ancien béret vert, John Rambo (l'excellent Sylvester stallone), erre au cœur de l'Amérique profonde à la recherche de ses anciens compagnons d'armes. Tous sont morts. Le dernier d'un cancer : maudit agent orange. Il est arrêté pour vagabondage par quelques cow-boys mal embouchés dans la ville de Teasle, Utah. Emprisonné puis maltraité, John Rambo s'enfuit dans les bois. Il met le feu à toute la région. Un as de la guerilla. Nous avions avancé dans un article précédent l'hypothèse suivante au sujet de Rambo : le film enregistre un retour du refoulé. L'aveuglement coupable face aux souffrance qu'ont subies les soldats a été tel, que le conflit vietnamien s'invite d'une manière hallucinatoire sur le lieu même où l'on ne veut plus en entendre parler, au cœur même des États-Unis (voir la séquence avec l'hélicoptère et le recours à la Garde nationale). Surtout ne rien en savoir, ne rien en voir. Décapant. Traqué comme une bête -le témoin gênant d'une bévue meurtrière à effacer des mémoires-, tous les moyens sont déployés pour le retrouver. C'est finalement Trautman, son ancien colonel, qui le convainc de se rendre. Très beau plan fordien de l'arrivée de l'officier dans l'embrasure d'une toile de tente de la police locale où s'organise la traque. Tel un fantôme filmé en légère contre-plongée, le colonel fait son apparition dans la pénombre, la mauvaise conscience de l'Amérique, ses mauvais génies refont surface. Exemplaire et magnifique. Ce qui saute aux yeux dès l'entame du film, lors de la dernière vision, c'est l'inquiétante étrangeté des superbes paysages de montagnes que traverse Rambo. Les forêts enneigées cachent une jungle luxuriante mortifère. C'est suggéré d'emblée : tout est trop calme, trop naturellement beau, trop policé dans ce bled sans histoire, pour qu'un cadavre en putréfaction ne soit pas planqué quelque part dans un placard de ce trou. Une atmosphère anxiogène baigne les premières minutes du film. Un travail sur l'image, le son et la couleur remarquable, des plans ingénieux, un montage et une mise en scène inventifs : Rambo est à (re)découvrir, vraiment.

 

 

John Rambo subit des maltraitances de la part de ses geôlier dans le sous-sol du commissariat. Soudain des images de torture lui reviennent à l'esprit violemment sous la forme de flashs virulents. Lapsus édifiant : c'est un soldat japonais qui apparaît à l'écran, non un combattant du Viêt-minh. Un conflit traumatisant peut en cacher un autre. En 1981, la puissance économique nippone inquiète la première puissance mondiale, ceci expliquant peut-être cela. D'où ce lapsus que l'on dit révélateur. Autre chose : lorsque John Rambo trouve refuge dans la forêt, habillé de bric et de broc, il ceint sa tête d'un bandeau de façon à tenir en respect sa longue chevelure. Le visage tanné par de longues journées passées à l'air libre, il ressemble comme deux gouttes d'eau à un amérindien en lutte contre des visages pâles sans foi ni loi, assoiffés de terres et de conquêtes. Délire d'interprétation ? Sans doute. L'Amérique a perdu la première guerre de son Histoire au Vietnam. L'examen de conscience des années 1970 est douloureux : fin de l'innocence multiséculaire. Les spectres rôdent. Tel un Geronimo revenu à la vie, le personnage de John Rambo se fait malgré lui le porte parole (lui si taiseux) des victimes du rêve américain. Il finit par se rendre aux autorités : le costume était trop grand pour lui. D'autant que le roll back reaganien pointe son nez. Une reprise en main idéologique brutale. Le cinéma de sécurité nationale américain interroge les chances de survie des États-Unis, la légitimité de leur puissance armée et de ses utilisations. Rambo I et II s'inscriront dans cette tradition cinématographique US ; en attendant, le premier de la série conteste au contraire la puissance. Un film passionnant à plus d'un titre.

Un mot encore. La vision phallocentrique (phallocentrée ?) du film n'aura échappé à personne. Peu de femmes à l'écran. Si ! l'Amérique, de façon subliminale. Des hommes à perte de vue, tous prêts à en découdre. John Rambo vient rendre visite à un ancien compagnon d'armes : il tombe sur sa mère qui lui apprend que son fils est mort voici quelques mois. Après quoi, plus rien ou presque, les allées et venues furtives de quelques journalistes affairées entraperçues. Faut-il pour autant soupçonner Ted Kotcheff de phallocratie ? Que nenni ! Il est simplement et douloureusement lucide. La guerre est une affaire d'hommes. Gros plans sur quelques cas d'espèce. On n'est pas déçu. Une poignée de mâles honnêtes mariés avec l'armée ou la police. Du cinéma phalloïde exemplaire.  

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Publié dans pickachu