La banalité du mâle : Un spécialiste (sur le procès Eichmann)

Publié le par O.facquet

 

Le 11 mai 1960, les services secrets israéliens, le Mossad, enlèvent à Buenos Aires Adolf Eichmann devant son domicile, rue Garibaldi (sic), dans un faubourg isolé de la capitale. Chef du bureau IV-B-4 de la Sécurité intérieure du Troisième Reich, il fut durant la Seconde Guerre mondiale responsable de la déportation de millions de juifs, de Polonais, de Slovènes et de Tziganes vers les camps de concentration et d'extermination nazis. Après s'être caché en Allemagne, Eichmann a pu émigrer en Argentine en 1950 grâce à un réseau argentin d'anciens nazis et y faire venir sa femme et ses trois fils deux ans après. Il arrive en Israël le 22 mai 1960. Une équipe du Mossad l'a exfiltré par l'avion d'El Al qui avait conduit la délégation israélienne aux festivités du 150eme anniversaire de la naissance de l'Argentine. Le 11 avril 1961 au matin à Jérusalem s'ouvre son procès à Beit Ha'am, la Maison du peuple transformée en tribunal. Adolf Eichmann apparaît à l'intérieur d'une cage de verre. Pour le défendre arrive de Cologne maître Servatius. Il a déjà l'expérience des procès contre des criminels nazis pour avoir défendu devant le tribunal de Nuremberg, Fritz Sauckel et le Parti nazi en tant qu'organisation criminelle, ainsi qu'en zone occupée par les États-Unis, le professeur Karl Brandt, chargé du programme d'euthanasie, et Paul Pleiger, responsable de l'approvisionnement en charbon pour le Reich. Maître Robert Servitius est assisté par un jeune avocat, Dieter Wechtenbruch. Commence le procès. Il est intégralement filmé. C'est à partir de ces 350 heures d'images restaurées, remastérisées, ré-éclairées et transférées, par le truchement de l'informatique, sur pellicule 35 mm, qu'est réalisé en 1998 Un Spécialiste, portrait d'un criminel moderne (Sélection officielle Festival du film de Berlin 1999), film documentaire français d'Eyal Sivan et Rony Brauman. Les réalisateurs reprennent à leur compte la thèse d'Hannah Arendt. Fonctionnaire de haut rang de l'Allemagne nazie et membre des SS (Schutztaffel) au rang d'Obersturmbannfüher (Lieutenant-Colonel), responsable de la logistique - « Les transports pourront rouler »- de la solution finale du problème juif en Europe (Enddlösung), organisateur notamment de l'identification des victimes de la solution finale et de leur déportation vers les camps, Adolf Eichmann ne fut pas antisémite, ni psychologiquement atteint, juste la personnification même de la « banalité du mal ». Adolf Eichmann a été un carriériste consciencieux, un fonctionnaire aux ordres, sans haine, se sentant coupable de rien, insensible donc aux faits qui lui sont reprochés. Un homme ordinaire dans une époque qui ne l'était pas (Le procès extraordinaire d'un homme effroyablement ordinaire peut-on lire sur la jaquette du DVD). Un simple bureaucrate conscient des ses responsabilités au sein de son entreprise - « Les transports pourront rouler »- , ni plus ni moins, soucieux de mener à bien sa mission. Un petit personnage pitoyable et insignifiant, sans « aucune profondeur diabolique » (Hannah Arendt), incapable de penser, presque irresponsable, sans imagination aucune, s'exprimant par lieux communs, toutefois Eichmann « n'était pas stupide. C'est la pure absence de pensée -ce qui n'est pas du tout la même chose que la stupidité- qui lui a permis de devenir un des plus criminels de son époque » (Hannah Arendt). Il faut dire que cette vision d'Eichmann bénéficie de l'impact immense des expériences de psychologie menées au même moment aux États-Unis par Stanley Milgram qui visaient à montrer que des individus isolés étaient capables du pire, pourvu qu'ils soient placés en situation d'être des exécutants soumis à une autorité sûre d'elle-même et dominatrice.

S'impose alors l'image d'un homme ordinaire insignifiant. Quand il fait ses premiers pas dans le tribunal, c'est cet aspect même de l'accusé qui saute aux yeux, loin de du jeune officier qui portait beau l'uniforme noir de la SS, il est devenu un quinquagénaire dégarni, plutôt défraîchi, quelconque, flanqué d'épaisses lunettes noires et d'un costume-cravate sombre, qui le font ressembler à un fonctionnaire lambda de l'époque.

Les nombreux travaux biographiques (David Cesarani, Fabien Théofilakis d'une certaine façon) proposent une lecture bien différente du cas Eichmann. A l'instar de ceux qui participèrent à des échelons élevés à la machine de destruction des Juifs, Eichmann, sans être un monstre assoiffé de sang, ne fut pas pour autant un rouage négligeable du système macabre nazi. Antisémite impénitent, il devint à partir de 1941 le complice convaincu des pratiques génocidaires de ses supérieurs hiérarchiques. Il y travailla donc d'une manière implacable, impersonnelle et contrôlée. Son arme fut le génocide. Il l'utilisa froidement. Ce spécialiste en logistique et en politique antijuive, l' « architecte de la Solution finale » selon les mots du Premier ministre David Ben Gourion, fut l'ordonnateur d'une énorme machine qui mena vers la mort des Juifs de toute l'Europe. En argentine, auprès d'anciens nazis, il regrettait en 1957 de ne pas avoir tué 10,3 millions de Juifs d'Europe.

A bien y regarder, pourtant, deux heures durant, à l'observer à travers le verre du box où il reste assis pendant des mois, à l'écouter dans sa cage transparente plaider sa cause, le plaidoyer pro domo de ce faux bureaucrate prudent, sans passions ni morale, ne trompe personne. Hannah Arendt n'est restée que quelques semaines au procès. Quant aux réalisateurs, comment ont-ils pu se laisser ainsi abuser après un tel travail cinématographique ? Malgré les heures passées à visionner des kilomètres de pellicules, à confectionner le montage du film, la mise en scène d'Eichmann les a aveuglés ; quarante après, les ruses nazies fonctionnent encore. Tout est là, pourtant, à porter de main, dans Un Spécialiste (portrait d'un criminel moderne). Tout sonne faux, ça saute petit à petit aux yeux. Eichmann est un acteur médiocre, mais un acteur de bonne volonté. Les tics et autres grimaces travaillés, les emportements calculés, l'air pincé d'ahuri hébété, les éléments de langage grossiers de sa défense, cette froideur impassible feinte, cette distance préméditée, les accès de graphomanie obsessionnelle, les contradictions jamais résolues, son arrogance contenue, sa tenue passe-partout, les louvoiements récurrents, les lunettes en forme de casque de plongée, sa fausse spontanéité parfois, ce regard toujours fuyant, ce sérieux ridicule : le scénario a été écrit avec rigueur, le spectacle préparé avec soin. Si banalité il y a, elle réside dans cette entreprise de falsification proposée par Eichmann et ses avocats, courante chez les criminels génocidaires traînés devant un tribunal. Maquiller la réalité, amener l'accusateur sur son terrain, imposer une atmosphère, une ambiance. Seule dissemblance, et elle est de taille : à la différence d'autres accusés nazis impliqués dans la Solution finale, Eichmann ne nie pas la réalité du génocide, en cela il reste fidèle à ses convictions nauséabondes, partant à Hitler. C'est son rôle dans ce processus d'anéantissement dans ce procès spectacle qui requiert toute son énergie. Une place circonscrite, presque accessoire, un exécutant subalterne : un criminel de bureau. Ne pas trahir, sauver sa peau, dans les deux cas son honneur. La trame principal du scénario. Au risque de lasser, répétons-le : sa prestation sent le coup monté ; au fil des séquences, le masque tombe, c'est la force d'Un Spécialiste, du montage habile du film, bien que ce ne fut pas le but recherché par les réalisateurs, Eyal Sivan et Rony Brauman.

Il y a enfin et surtout un film dans le film. Le procès Eichmann est le premier à être entièrement filmé par la télévision qui paradoxalement n'existait pas en Israël en 1961. La tâche est confié au grand documentariste de la gauche radicale américaine, Leo Hurwitz. Il s'agit tout d'abord de choisir l'emplacement des caméras, toutes dissimulées. La première fut placée à l'arrière de la cage de verre. Montée sur des roues lui permettant de se déplacer sur une longueur de plus de deux mètres, elle peut enregistrer les juges et la défense de profil, les témoins de face et fournir des plans du parterre (presse et public, ils sont rares dans Un Spécialiste, peu de plans de coupe sur l'assistance ; on entend souvent en revanche le procureur réclamer le silence). La caméra 2 se trouve dans l'axe d'Eichmann qu'elle va filmer en légère plongée, elle fournit également des plans de l'accusation et de la défense. Les deux derniers appareils sont installés le premier à gauche du balcon, le second au fond de la salle. Une scénographie novatrice. Ce dispositif permet d'observer tel un entomologiste Eichmann sous tous les angles possibles, à des échelles de plan très variées. Gros plans, zooms, champs-contrechamps et autres mouvements de caméra se succèdent, des effets de sens démultipliés par les choix de montage inspirés de Leo Hurwitz : le regard de l'observateur devient aigu et acéré. Un dispositif qui contribue à mettre à nu la stratégie mensongère orchestrée par l'accusé depuis sa cage, à percer à jour un manège qui sent le réchauffé (un fait souvent relevé par l'accusation). Ces images d'Eichmann, dira le chroniqueur Joseph Kessel, « étaient plus vraies, plus fouillées, plus révélatrices que les traits de sa figure directement offerte au public ». Le cinéma c'est la vérité vingt-quatre fois par seconde (Godard).

Eichamnn, vraie figure de la banalité du mal, simple exécutant routinier ? Eichmann, simple pièce d'une machine infernale ou militant nazi obsédé par la pureté de la race ? N'importe ! Le bras des juges ne trembla pas. Nul attendrissement possible. L'entourloupe d'Eichmann n'eut pas de prise sur eux. Chacun est responsable de ses actes. Reconnu coupable de crime contre l'humanité, de crime de guerre, Eichmann fut condamné à mort le 15 décembre 1961. Il fit appel. La cour d'appel confirma le verdict le 28 mars 1962. Il présenta alors un recours en grâce auprès du Président de l'État hébreu, Yitzhak Ben Zvi, qui s'empressa ad nutum de le refuser le 31 mai 1962. Eichmann fut pendu dans la nuit, son corps incinéré, et ses cendres dispersées en mer en dehors des eaux territoriales israéliennes. Le triste dans tout ça un demi siècle après : les déjections antisémites publiques quasi quotidiennes d'un humoriste qui n'en a que le nom. Á quoi sert l'Histoire ?

 

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Publié dans pickachu