Emmurés (santé du cinéma israélien)

Publié le par O.facquet

 

 

Nous sommes en Israël. Le film, nous dit-on, s'inspire d'événements réels. Anna (Asia Naifeld, exceptionnelle) est une jeune femme qui finit son service militaire en tant qu'enquêtrice au service de Tsahal. Dans les territoires occupés, un jeune officier (les acteurs masculins sont tous des ex-soldats) s'est certainement livré à des violences gratuites à l'encontre de civils palestiniens qui ont porté plainte devant la justice israélienne. Elle finit par le confondre, après moult confrontations, qui sont autant d'interrogatoires viriles d'une rare violence psychologique. Le témoignage d'un soldat décidé à ne plus subir (couvrir) ces exactions est déterminant. L'officier avoue, puis se suicide. Anna va devoir répondre de sa détermination sans faille devant un général peu amène, lequel fait passer l'esprit de corps avant toute chose. Elle ne lâche pas l'affaire devant ce qu'elle considère comme un inacceptable abus de pouvoir. Le premier film du cinéaste israélien Sharon Bar-Ziv (le cinéma de cette nation reste au fil des ans fécond et protéiforme, tout à la fois), Room 514 (2011), partage avec la série télévisée israélienne Hatufim la même volonté de mettre au jour un sentiment d'enfermement qui étouffe l'Etat hébreu devenu une citadelle obsidionale paranoïde. L'armée occupe dans les deux fictions une place centrale. On souffre dans Room 514 d'une forme de claustrophobie virulente. Les personnages vaquent à leurs occupations dans deux pièces uniquement, et aux travers de rapports de force compexes, ils s'y confrontent, y font l'amour, y échangent des banalités, y parlent des affaires en cours, on y rit, on y pleure aussi, ça sent surtout le renfermé, sans oublier les lumières blafardes et un décor minimaliste, ce qui n'étonnera personne. De l'air ! a-t-on envie de crier. Seuls Anna et le soldat récalcitrant partagent de temps à autre un sas de décompression : un autobus. Rien de bien réconfortant. Un vivre-ensemble pathologique. Bien entendu les pièces sont particulièrement exiguës, gros et très gros plans se succèdent à un rythme soutenu. Fond et forme avancent de concert. La direction d'acteur est remarquable, comme le travail sur la lumière. Le visage des différents protagonistes sont des paysages changeants. Un pari formel risqué que relève avec talent le cinéaste. Sans oublier une scénographie dont la virtuosité laisse pantois. Anna, à la toute fin du film, entrouvre une fenêtre, glisse sa tête dans l'embrasure, afin de profiter du soleil qui darde ses rayons sur le sinistre bâtiment. Elle dit vouloir partir. Définitivement ou voyager seulement.

                                                                                      L'armée lui intime de rester, bien que la quille soit enfin arrivée. L'intégrité a un prix, l'honnêteté ne paie pas toujours. Le regard noir et blanc qu'elle jette sur le parking désolé qui jouxte la caserne intrigue. Va-t-elle, de guerre lasse, commettre l'irréparable ? Nous n'en saurons rien. Une fin ouverte où tout devient possible. Chacun de son côté. Le travail de Sharon Bar-Ziv a reçu le soutien des pouvoirs publics israéliens, via l'Israel Film fund, ce qui ne laisse pas de surprendre, au regard des intentions du réalisateur qui ne ménage guère l'armée, une institution pourtant sacrée en Israël -un huis-clos engagé. A moins qu'à l'instar de toutes les nations démocratiques (ou pas), les politiques israéliens se soient convertis au soft power, qui veut que la culture soit un véhicule plus efficace qu'une offensive terrestre soutenue et encadrée par des cohortes de chars et d'innombrables avions surarmés. Le retour sur investissement est alléchant, ça ne coûte pas cher, et ça peut rapporter gros. Les dérapages de nos soldats, quels qu'ils soient, seront punis par une justice intransigeante. La morale est sauve, donc. Que cela se sache et soit montré ! Quant aux colons, nous en parlerons un jour prochain. Autant d'êtres humains autant de destins, comme on dit communément ? C'est facile et vite dit ! Il va à cet effet sans dire que, d'une part, telle n'était pas l'intention de l'artiste, sans aucun doute -la colonisation de la Cisjordanie n'est pas sa tasse de thé-, et, d'autre part, qu'il ne viendrait jamais à l'esprit des nombreux tyrans moyen-orientaux de financer des cinéastes rebelles. Certains croupissent d'ailleurs toujours en prison. Que devient à cet égard Jafar Panahi ?       

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