Duch
De quoi peut-on témoigner ? Qu'est-ce que voir ? Deux des grandes questions que pose le cinéma.
Le vingtième siècle a été le témoin de "la plus grande tuerie d'âmes de tous les temps". Sous la terreur du Kampuchéa démocratique (cambodge 1975-1978), un quart de la population du pays est massacrée par la machine de mort khmère rouge. Le Cambodge devient un immense camp d'esclaves doublé d'un charnier à ciel ouvert, le tout avec le soutien actif de Chine communiste. Le 17 avril 1975, Pol Pot et ses Khmers rouges vident la capitale Phnom Penh. Allez ! Tout le monde au vert pour une rééducation marxiste-léniniste sauce Mao anti-occidentale.
Le centre S-21, l'ancien lycée de Phnom Penh, au coeur de la capitale, devient un lieu d'internement, un lieu de torture et d'exécution sommaire. Au moins 12 380 personnes sont suppliciées, violées, avant d'être abattues. D'innombrables expérimentations médicales sont pratiquées sur les détenus.
Le cinéma du cinéaste cambodgien Rithy Panh témoigne de l'enfer vécu par des milliers de prisonniers du centre S-21 (lire à cet égard son livre, L'élimination, co-écrit avec son ami Christophe Bataille. Edifiant). Dans son dernier film, Duch, le maître des forges de l'enfer, il filme Duch, alias Kaing Guek, qui dirige S-21 trois années durant. Il écoute le bourreau. La parole de Duch forme l'essentiel du montage. Nulle trace du face à face. Plans fixes sur le tortionnaire. Uniquement une abjecte délectation rhétorique, un monologue en forme de plaidoyer pro domo impossible, une logorrhée perverse.
La mémoire des protagonistes filmés se dénoue devant nos yeux. Ils occupent cette position intenable, celle du témoin en crise. Le cinéma : un art du présent, le cinéma comme topologie, la poésie qui naît des choses mêmes.
S-21, un endroit désormais désaffecté ? Non, bien au contraire : les affects y circulent à l'infini. Un lieu de deuil sacré qui rayonne au-delà de l'Asie (Régis Debray, Jeunesse du sacré, 2012). Surtout, l'art du montage comme morale. Une exhumation ici et maintenant de la douleur. Un fantôme lanzmannien (Shoah, 1985) hante le film.
Nuit et brouillard (1955) d'Alain Resnais est aussi convoqué. Des images d'archives (l'anti-spectacle) viennent s'intercaler entre les témoignages des survivants, les quelques reconstitutions, et le verbe pompeux de Duch. Sans commentaire off, toutefois.
L'humanisme de Rithy Panh tient à son refus de mettre face à face, donc à égalité, le bourreau et sa victime ; ce rejet d'une mise en scène obscène et immorale, laisse au spectateur toute sa place, rien que sa place, dans le dispositif cinématographique du réalisateur. Difficile de s'en remettre. Est-ce de toute façon souhaitable ? D'autre part, revoir S-21, la machine de mort kmère rouge, sorti en 2002.
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